Guéguerres linguistiques bis repetita

Soyons sages quand on aborde les questions relatives au rapport entre Etat et religion, car seul le temps y répondra. Soyons imaginatifs pour gérer au mieux notre diversité linguistique.

Il y a de cela trois lustres je m’étais penché sur les clivages linguistiques comme approche d’analyse de notre société. La diversité culturelle à l’époque n’était pas en odeur de sainteté et des acteurs culturels et politiques, au sein de l’Etat comme dans  des partis politiques, campaient sur des positions arrêtées sur des choses qu’ils ignoraient ou n’avaient pas la possibilité d’y réfléchir. On n’a d’idées arrêtées que sur ce qu’on ignore.

Force est de reconnaître que le paysage linguistique a beaucoup changé depuis. La diversité est admise et reconnue. Mais est-ce suffisant ? Comment la gérer ? Or, là-dessus il n’y a  pas de recette mais un effort continu qui doit se conformer à des principes généraux. L’excès de diversité est aussi dangereux que l’excès d’uniformité. On peut, à l’intérieur de chaque bloc culturel, trouver autant de diverses nuances qu’on veut. Il faut donc à un moment ou à un autre circonscrire cette diversité. Mais plus important, la diversité culturelle n’est pas un but en elle-même, mais doit répondre à un impératif politique. Il ne peut y avoir de diversité culturelle, comme disait T.S. Eliot, qui s’est penché sur la diversité britannique, que s’il y a adhésion politique autour de valeurs communes. La Constitution pourrait être le socle de ces valeurs, mais pas seulement. Il y a une souscription à des valeurs non écrites, à un dessein commun. Ces règles ou ces valeurs ont besoin de gloseurs, ce que T. S. Eliot appelle les Sages. Ils doivent veiller sur ce subtil équilibre entre diversité culturelle et unité politique. Ils ne peuvent se conformer à des recettes toutes faites parce que les sociétés sont évolutives…

Tout observateur du champ culturel chez nous sera frappé plus par la cacophonie que la symphonie. Un marché linguistique, pour reprendre l’expression de nos linguistes, sans instance de régulation. Nous assistons à des évolutions sans vision. Prenez la langue française, même si elle garde sa prééminence, elle n’est pas moins menacée par un double mouvement, l’anglicisme rampant, et la recrudescence de la langue arabe. Elle demeure le véhicule par excellence de la techno-structure. Elle subsiste encore dans l’action de quelques fleurons de la société civile à impact limité. Son influence dans les médias se rétrécit comme peau de chagrin au profit de la langue arabe. Ses promoteurs ont fait montre de beaucoup d’arrogance par le passé. Ce que la langue arabe gagne en quantité de locuteurs, quant à elle, elle le perd en qualité. Sa cellule nourricière n’est plus l’école, mais les médias. Une nouvelle langue est en train  de naître, médiane, qui emprunte au classique son lexique, sans se conformer à ses règles. Les vecteurs visuels ont été pour beaucoup dans cette évolution. La langue arabe est le véhicule linguistique par excellence de l’action politique. Les activistes amazighs ne rechignent pas à user de la langue arabe dans leurs joutes, leurs communiqués, en apportant quelques entorses à sa pureté, à dessein, par la tendance à user darija… Les promoteurs de la darija, qui inclinent au nouveau sabir qui emprunte au français, sont devenus légion. Ils sont les refuzniks de l’ordre culturel établi. L’amazigh, qui revient de loin, campe encore sur place, tiraillé entre les variantes régionales et une langue standard qui a du mal à émerger, faute de vecteurs de promotion qui peinent encore à percer dans l’enseignement et les médias… Comment l’officialisation de la langue amazighe sera-t-elle déclinée ? Ce n’est pas une mince affaire.

A ce qui paraît comme un capharnaüm, d’aucuns suggèrent d’assigner à chaque variable linguistique une fonctionnalité. Faire avec les clivages existants et les entériner. Le français sera le vecteur de la modernité, la langue arabe réduite à la sphère du sacré, et l’amazigh et darija, véhicules de la vie. D’autres voient dans la régionalisation élargie une réponse à ces clivages et pensent trouver une solution dans le modèle espagnol qu’ils privilégient pour l’avoir pratiqué. Ni la première position ni la seconde ne trouvent agrément à mes yeux. Ils mettent plus en avant la diversité que l’unité. La première position enferme les communautés linguistiques dans des ghettos, la deuxième ignore la diversité au sein de ces mêmes régions et le mouvement de brassage qui s’y est effectué. Il faut des passerelles entre les différents groupes que l’école seule pourrait transmettre et devrait transmettre.  L’école dispensera un enseignement commun qui contient toutes les expressions de notre «arc-en-ciel». Elle veillera à l’unité. Le ministère de la culture parrainera la diversité.

Ne nous méprenons pas sur l’expression de la diversité linguistique. Elle est symptôme de la crise de croissance de notre société … Les différentes expressions linguistiques posent en sibylle leurs conceptions de la société. Soyons sages quand on aborde les questions relatives au rapport entre Etat et religion, car seul le temps y répondra. Soyons imaginatifs pour gérer au mieux notre diversité linguistique. Pour nous-mêmes et pour les peuples de la région qui nous scrutent, si nous voulons avoir un quelconque rôle dans le monde.