Funeste perspective

Elles ont beau adopter des noms de fleurs odorantes ou arborer des couleurs exquises, les révolutions tournent souvent à l’aigre, pour user d’un euphémisme. La Révolution française (1789) s’est embourbée dans la terreur (1792, 1793-1794), au bonheur du docteur Guillotin, dont la charitable invention moissonna à satiété ; sa version bolchevique (1917) déboucha sur un totalitarisme innommable ; Mouâmmar Kadhafi ne renversa le roi Idriss Ier (1969) que pour imposer à son peuple un despotisme peu éclairé, et la république islamique instaurée, en 1979, par Khomeyni et ses partisans, avec l’assentiment de la majorité des Iraniens, se métamorphosa rapidement en une ayatocratie inquisitoriale. Aujourd’hui, un vent révolutionnaire souffle sur les rues tunisienne et égyptienne, emportant, au pays du jasmin, le chef de l’Etat Zine El-Abidine Ben Ali et le clan Trabelsi, et faisant trembler sur son socle le régime du raïs Hosni Moubarak. Mais, si ces deux révolutions, comme on se plaît à le souligner, sont nées d’un mouvement civique, spontané, jeune, aspirant à une authentique démocratie, rien ne garantit l’accomplissement de ce désir. De fait, ce qui n’est pas souhaitable, la Tunisie et l’Egypte risquent d’avoir brisé leurs chaînes pour se faire ligoter par d’autres. Cela relèverait du miracle si les démocrates parvenaient à empêcher les fous de Dieu de confisquer leur combat, tant l’histoire nous enseigne que les seconds ont eu toujours raison des premiers. Et si Ben Ali et Moubarak, qui formaient des remparts contre l’islamisme, avaient été moins aveugles dans la conduite de leurs pays, on n’en serait pas là à envisager cette funeste perspective.