Ferveur et crispations

«Ramadan : Eviter les crispations en entreprise». C’est le titre d’un article paru dans l’hebdomadaire français «L’Express» qui avait consacré un dossier de son cahier «Entreprise» à ce fait religieux devenu désormais un fait de société.

En effet, le journal avait précisé d’emblée que «70% des 3,5 millions de Musulmans de France pratiquent le Ramadan». Pourtant, dans un autre article du même dossier on a estimé cette population à 5 millions de musulmans ; preuve que les statistiques en la matière sont ce qu’elles sont, c’est-à-dire vagues et peu crédibles. Surtout lorsqu’elles sont affinées au point d’avancer le nombre de ceux qui pratiquent le Ramadan. A quoi reconnaît-on un jeûneur lorsqu’on en rencontre un ? Voilà un bon quiz digne de «Questions pour un champion». Même un sondage ne pourrait donner un chiffre exact du nombre de pratiquants, en France comme ailleurs. (De ce côté de la Méditerranée, on aurait un chiffre tout rond, c’est-à-dire un taux de 100%, et pour cause). Puis d’autres chiffres sont livrés dans ce dossier, tel celui du budget alimentation de 34% «pour partager des repas copieux et élaborés la nuit venue». Mais, là, le calcul est plus aisé et n’est guère différent sous des cieux moins sécularisés.

Mais revenons aux crispations en entreprise, car c’est là que le bât blesse et le débat aussi. «Un salarié musulman pratiquant est-il fondé à demander un aménagement d’horaire pour pouvoir observer son jeûne ? Un employeur peut-il le retirer d’emblée de son poste, en estimant que son ascèse le prive de ses capacités ?» Là, on n’est plus dans «Question pour un champion». C’est du lourd. Cependant, il existe des réponses dans un mode d’emploi pour un cas aussi délicat: c’est «le Guide du fait religieux en entreprise», publié en 2017 par le ministère du travail. Mais la religion et le travail, quelles que soient la religion et la société, ne vont pas sans susciter débats et crispations. Pourtant, avec un peu de bonne volonté, cela pourrait déboucher sur des aménagements fruit de quelques accommodements plus ou moins raisonnables. Je vois d’ici le sourire narquois des ricaneurs de chez nous ; mais aussi la moue sceptique de quelques économistes bougons indiquant les courbes laborieuses du graphique de la productivité de notre économie pendant le mois de Ramadan.

Mais quittons les courbes arides des chiffres pour les espaces conviviaux de la vie des êtres, car les chiffres ne définissent pas toujours les êtres. Dans cette jolie ville du Sud-Ouest de la France où coule doucement un fleuve qui la coupe en deux rives distinctes, nulle crispation constatée entre des musulmans qui jeûnent et les gens d’autres confessions. Bien au contraire. Exemple de ce quartier où réside une population maghrébine et subsaharienne, mais qui est en voie de gentrification. Ici, certains cafés où, dans un passé récent, l’on servait du thé à la menthe et des pâtisseries turco-arabes, se sont transformés en bars à vin ou en restaurants et autres débits de boissons. Sur la grand’ place, l’esplanade, refaite à neuf, de la belle cathédrale du quartier sert désormais de grande terrasse commune pour les cafés des alentours. Quelques retraités maghrébins y gardent encore leurs habitudes de joueurs de dames et leurs bancs à palabres. En cette fin d’après-midi ensoleillée, on peut les voir discuter et rire en attendant l’heure tardive de la rupture du jeûne. Tout cela se passe à un jet de capsule, si l’on ose dire, de joyeuses tablées à l’heure de l’apéro où l’on consomme bières, fromages et charcuterie. Non loin, sur un trottoir d’une grande artère, on peut sentir des odeurs inattendues de «m’laoui» et de «harcha» émanant d’un magasin d’artisanat affecté pour le mois de Ramadan à ce commerce improvisé. Et là aussi, deux hommes s’affairent à faire cuire leurs galettes devant une nombreuse clientèle tout près d’un bar offrant le fameux «happy hour» à une foule de jeunes en goguette. Certains d’entre eux n’hésitent pas à leur en acheter pour accompagner leurs breuvages. Un apéro œcuménique par excellence !

Il est vrai qu’ici l’on est loin de la démonstration de religiosité et de toute l’ambiance qui l’accompagne: plus ou moins spirituelle chez les uns et parfois faussement dévote, ou carrément crispée chez d’autres. Mais il paraît qu’un certain nombre de chrétiens nous envient cette propension à la religiosité démonstrative et la ferveur spirituelle exprimée et réaffirmée un mois durant. Pour eux cette visibilité donne de la religion une image de vigueur. C’est le cas de cet abbé hyper médiatique et rigolo qui jouait, il y a quelques années, au prêtre œcuménique bon teint avec tel imam et tel rabbin sur les plateaux de télé en France. Il s’agit du père Alain de la Morandais qui, dans une chronique, expliquait la différence entre la pratique du carême dans le christianisme et celle du Ramadan, tout en regrettant que les chrétiens d’aujourd’hui (même le peu d’entre eux qui respectent encore le carême) ne fassent pas montre de plus de ferveur. Et le père de la Morandais de faire cet étrange et troublant constat: «L’affirmation publique de l’identité spirituelle apparaît plus forte alors chez les musulmans que chez les chrétiens, qui souffrent d’une certaine frustration, laquelle peut se transformer plus ou moins consciemment en une sorte de ‘‘peur’’ de l’Islam».