Fast-food et lecture rapide

Et si nos marchands de tout et de rien qui ciblent la jeunesse se mettaient à proposer un choix entre un jouet, un gadget et un livre…Beau rêve que voilà pour ces contrées peuplées de gens sans livres.

C’est un lecteur impénitent, bibliothécaire de profession et vivant dans un petit village inconnu où il cultive un jardin de curé; peu connu comme auteur, sauf pour deux livres contant sa passion pour la lecture et pour les livres. Dans «Promenade sous la lune» (Grasset. 2008 et dont j’ai déjà rendu compte lors de sa publication dans une précédente chronique), Maxime Cohen, c’est son nom, explique dès l’entrée pourquoi il n’écrit pas ou si peu : «Les raisons d’écrire un livre sont toujours moins nombreuses que celles qu’on aurait de s’en abstenir». Beaucoup d’auteurs, hésitant, procrastinant, débutants ou compulsivement prolifiques devraient parfois méditer cette phrase frappée au coin de l’humilité devant l’autorité de la chose écrite. Plus loin, l’auteur explique toutefois qu’il ne méprise aucun écrivain, petit ou grand, car il ne faudrait rien chercher d’autre à part le plaisir de lire ou celui d’écrire. Pour lui tous les grands auteurs de renom ne sont pas toujours «dignes de révérence, ni les petits de mépris». Et puis il y a cette phrase de Maxime Cohen qui sonne, précisément, comme une maxime : «Même l’écrivain le plus incertain de son art aspire à la bienveillance d’un lecteur inconnu».

C’est en tombant sur une publicité, pleine page d’un quotidien français, que cette citation m’est revenue à l’esprit, et notamment à propos de ce lecteur inconnu. En effet, lors de la tenue du «Salon du Livre et de la Presse jeunesse» –qui se tient cette semaine du 28 novembre au 3 décembre à Montreuil en France– une étrange pétition révélée par le journal satirique «Le Canard Enchaîné» a fait débat dans le milieu des professionnels de l’édition. Il s’agit de la participation du célèbre vendeur de hamburgers, McDonald’s, avec un stand en plus de l’animation d’un espace de lecture lors de cet événement éditorial destiné à la jeunesse. Il parait que ce n’est pas la première fois qu’il participe à ce salon et il s’en justifie par la part financière qu’il prend dans son organisation, mais pas seulement. En effet, c’est à l’occasion de cet événement que le grand restaurateur de fast-food a lancé une campagne de publicité en achetant des pages dans plusieurs quotidiens français où on peut lire cette annonce sur une pleine page illustrée par la fameuse boîte Happy meal : «Cette petite boîte contient près de 44 millions de livres et on ne vous raconte pas d’histoires». Et de donner, dans la même annonce et en détails, des explications justifiant sa participation à l’essor de la lecture et donc à l’édition en général. Le restaurateur, en partenariat avec la célèbre société de diffusion et d’édition Hachette, propose aux jeunes le choix entre un jouet ou un livre. Et depuis 2015, il aurait permis la diffusion de 44 millions de livres. N’est-ce pas là une raison légitimant largement sa présence parmi des éditeurs qui diffusent la lecture auprès des jeunes ? Non, rétorquent les 1400 personnes qui ont signé la pétition de protestation et trouvent que le marchand de hamburger n’a pas sa place au salon. Bien entendu, nul n’ignore l’enjeu de cette confrontation : le public visé est composé majoritairement de jeunes (on attend plus de 170000 visiteurs cette année) et McDo fait d’abord son beurre avec cette catégorie d’âge. Mais certains éditeurs n’en démordent pas et pensent comme l’a formulé l’un d’entre eux que «l’entrée dans la littérature jeunesse ne doit pas être soumise aux groupes de pression, ni aux puissances d’argent». Mais voilà qui ne fait pas les affaires, si l’on ose dire, des organisateurs du salon qui a besoin de l’aide d’un sponsor de la taille de McDo. Il reste à savoir combien de jeunes ont choisi un livre à la place d’un jouet, car le chiffre de 44 millions de livres distribués en moins de trois ans laisse rêveur de ce côté-ci de la Méditerranée où les organisateurs de notre Salon international du livre et de l’édition de Casablanca, le bien nommé SIEL, tirent encore le diable par la queue depuis sa création dans les années 80 de notre jeunesse désolée… Et l’écrivain incertain attend toujours la bienveillance du lecteur inconnu…

Finalement, ce débat sur qui doit ou non avoir une légitimité pour parler au nom de la littérature et de la jeunesse serait vu, dans certains pays où la lecture est aussi rare que l’extase, comme un luxe de contrées riches et pour enfants gâtés. Si, dans sa stratégie marketing, un marchand de «fast-bouffe» veut passer par la lecture pour atteindre le cœur de sa cible et comme la jeunesse ira de toutes façons manger des hamburgers, il est difficile de ne pas voir là un bien pour un mal. Maintenant, rêvons un peu, puisque la littérature nous vend aussi du rêve. Et si nos marchands de tout et de rien qui ciblent la jeunesse se mettaient à proposer un choix entre un jouet, un gadget et un livre…Beau rêve que voilà pour ces contrées peuplées de gens sans livres. C’est à eux que s’appliquerait peut-être ce qu’Alberto Manguel a écrit, dans son «histoire de la lecture» à propos de ces individus qui n’en finissent pas de lire, ni d’écrire : «Les rayons des livres que nous n’avons pas écrits, comme ceux des livres que nous n’avons pas lus, s’étendent dans les ténèbres, au fin fond de la bibliothèque universelle. Nous sommes toujours au début de la lettre A».