Extension du domaine de l’exclusion numérique

L’accélération de la dématérialisation des prestations et services, dans le public et dans le privé (paiement de factures, taxes et autres documents et formulaires…) fait que l’usage du Net demeure élitiste et étend davantage le domaine de l’exclusion numérique.

Joli titre que celui que le sociologue Pierre Bourdieu avait choisi pour son essai sur la fonction sociale du langage : «Ce que parler veut dire». Publié dans les années 80, il est encore utile de nos jours en ces temps du «tout numérique», d’autant plus qu’il y a une grande confusion entre le «marché de l’information» et «le marché cognitif». Car si le premier peut englober tout et rien, de l’adresse d’un restaurant au site électronique d’une marque, le second est, comme le définit si bien Gerald Bonner dans son livre «La démocratie des crédules» (joli titre aussi), «une image qui permet de représenter l’espace fictif dans lequel se diffusent les produits qui informent notre vision du monde : hypothèses, croyances, informations…»
L’ère numérique des ultra connectés commence, l’air de rien, à nous toucher ici et maintenant dans notre vie au quotidien, et cela ne va pas sans créer troubles et désarroi. Mais voilà que s’installe aussi un malentendu où les termes ou le langage du «marché de l’information» pourraient donner l’illusion d’être au sein du «marché cognitif». Etre connecté ne veut pas dire être au fait, ni être un «savant». Tout au plus un «sachant», un abonné informé relié au marché du même nom. Bref, un usager et un consommateur. On sait depuis longtemps que rien n’est gratuit et que rien n’est donné, car même les paroles se paient et les mots se transforment en unités, en signes comptabilisés. Toute cette volubilité devient une denrée, un service et donc un capital et jamais l’expression «se payer de mots» n’avait été aussi juste avant l’invention de la téléphonie mobile. Et puis vint l’Internet. Inventé au début par des personnes archi-diplômés à l’usage des chercheurs et des gens instruits, le voilà à la portée du tout-venant, d’abord dans les pays industrialisés et puis rapidement un peu partout à travers la planète. Cette accélération du progrès au sein des sociétés crée une perte de repères chez les individus ou ce que les psychologues appellent une «disruption». On sait les chiffres chez nous, et en plusieurs millions, d’abonnés au téléphone qui est devenu désormais un smartphone pour les usages en ligne. On sait aussi les chiffres faramineux de foyers connectés à Internet comme on sait que leur nombre s’accroît de jour en jour. S’il faut, d’un côté, s’en féliciter, il n’est pas inutile de se poser quelques questions et sur l’usage qui est fait du Web et sur l’appartenance sociale de ceux qui en usent. Il y a une quinzaine d’années on s’inquiétait, un peu partout dans les pays du Sud, du retard en matière de développement des technologies de l’information et de la communication (les TIC). On parlait alors de cette fameuse «fracture numérique», un gap qui séparait les pays développés connectés du reste du monde. D’aucuns liaient cela avec le déficit démocratique dont souffraient les peuples du Sud. Désormais, cette fracture appartient à l’histoire. Nous avons, nous autres pays du Sud, été rattrapés par leur futur. Il est là, avec ou sans démocratie, et nous voilà connectés entre nous et reliés magiquement par la toile au monde entier, rompus au digital, fiers et consommant jusqu’à plus soif. Cependant, c’est une autre fracture numérique qui nous guette. Celle qui nous exclut en dehors du marché cognitif, celui des «savants», de la création et de la participation en nous confinant dans celui des «sachants», à savoir ces espaces échevelés de l’information et du divertissement. Et quelle information, quel divertissement ! Des études récentes élaborées un peu partout ont démontré que ce n’est pas parce que nous demeurons connectés et que tout est à portée d’un clic (création, emploi, service, culture et sociabilité…) que nous sommes «numériquement» égaux. Il y a ceux qui savent naviguer avec profit et ceux qui sont emportés par les flots numériques du superflu ou des passions tristes que le Net suscite ou amplifie. Par ailleurs, ces études et enquêtes ont révélé que la reproduction sociale des élites, théorie chère à Bourdieu, se vérifie parfaitement dans ce domaine. En effet, les enfants des milieux défavorisés ont beau être connectés comme ceux des classes aisées ou instruites, leur usage et leur savoir-faire limité sont ceux du consommateur passif et non du créateur de contenu ou de celui qui participe à sa création. Enfin et cela touche d’autres catégories sociales, plus âgées ou moins scolarisées, l’accélération de la dématérialisation des prestations et services, dans le public et dans le privé (paiement de factures, taxes et autres documents et formulaires…) fait que l’usage du Net demeure élitiste et étend davantage le domaine de l’exclusion numérique.