Etre et avoir raison avec Camus

« Sans la culture, et la liberté relative qu’elle suppose, la société, même parfaite, n’est qu’une jungle. C’est pourquoi toute création authentique est un don à  l’avenir ».

Dans l’un des entretiens accordés par Albert Camus à différents médias de son époque (réunis dans Actuelles II et publiés chez Gallimard en 1953), l’auteur de l’Etranger, répondant à une question sur l’artiste et son temps, précise : «Sans la culture, et la liberté relative qu’elle suppose, la société, même parfaite, n’est qu’une jungle. C’est pourquoi toute création authentique est un don à l’avenir».

Le 7 novembre prochain, Albert Camus, né en 1913 et décédé dans un accident de la route en 1960, aurait eu 100 ans. Partout en France et à travers le monde, les amis, les lecteurs et les  admirateurs de cet auteur célèbrent, chacun à leur manière, le centenaire de Camus. Tout ou presque a été dit et écrit sur cet «homme révolté», qui a passé sa vie et consacré son œuvre à «étudier, comme il le précise lui-même dans Actuelles II, une contradiction propre à la pensée révoltée et en rechercher le dépassement». 

La chaîne culturelle franco-allemande Arte a diffusé récemment, dans le cadre de ce centenaire, un excellent documentaire, Vivre avec Camus, de Joël Calmette. Ce dernier a donné la parole à des admirateurs de Camus à travers le monde pour qu’ils expriment ce que l’auteur du Mythe de Sisyphe leur a apporté, en quoi il a changé leur vie ou les a aidés à la vivre. Leurs déclarations d’amour, d’admiration ou de gratitude donnent encore une fois la preuve, plus d’un demi-siècle après sa mort, que Camus a fait, sans y prétendre, œuvre utile et authentique. N’est-ce pas donc ce «don à l’avenir» dont il parlait dans ses entretiens ? Ses admirateurs diront qu’il a encore une fois eu raison. Et contre qui ? Contre ceux qui lui avaient dénié le droit de parler au nom du peuple, ceux qui l’ont qualifié de «philosophe pour classes terminales», ou de pas philosophe du tout, ce qu’il n’a jamais prétendu être. A une question posée en 1952 par Pierre Berger pour la Gazette des Lettres, sur une suite  à donner à L’homme révolté ou des remaniements à lui apporter, Camus répond : «Peut-être donnerai-je une suite. Mais pourquoi des remaniements ? Je ne suis pas un philosophe et je n’ai jamais prétendu l’être. L’homme révolté n’est pas une étude exhaustive de la révolte et qu’il me faudrait donc compléter et rectifier. Je sais tout ce qui lui manque à cet égard, dans l’information et dans la réflexion. Mais je voulais seulement retracer une expérience, la mienne, dont je sais aussi qu’elle est celle de beaucoup d’autres». Ainsi, c’est parce qu’il a pensé et raconté sa propre expérience, sa propre révolte, qu’aujourd’hui encore, des jeunes et des moins jeunes se retrouvent dans l’œuvre de Camus. Comme ce Camerounais, qui avoue, dans le documentaire diffusé par Arte, réciter chaque soir des extraits du Mythe de Sisyphe, comme on récite une prière et  au point de convertir son épouse qui s’y était mise elle aussi avec ferveur.

 Avant cette époque paradoxale et sans mémoire que nous subissons, il fut un temps au Maroc où ceux qui accédaient aux classes du bac littéraire faisaient la rencontre de Camus. Voilà pourquoi chez chaque ancien bachelier, non encore touché par le discours idéologique marxiste, il y avait quelque chose en lui de Camus. En effet, on opposait comme partout dans le monde, l’autre grand penseur, plus radical, plus tranchant et plus dominant : Sartre. Au lycée, nous étions quelques-uns, au début des ces années 70 dites de plomb, à nous chamailler à propos de Camus et de Sartre. Pour ma part, et au début du moins, le choix s’était fait après la lecture de la Nausée de Sartre et de l’Etranger de Camus. Ce fut Camus. Choix plus littéraire que philosophique ou politique. Mais ce choix sera plus justifié, pour ne pas dire politisé, après avoir lu d’autres livres de l’auteur dont la Chute, Noces ou l’Eté à Tipasa, mais surtout après avoir su d’où parlait ce fils d’une mère analphabète et femme de ménage, et où Sartre pérorait et exerçait son magistère idéologique de fils de nantis révolté contre son milieu bourgeois. Une phrase extraite d’une correspondance de Camus avec Louis Guilloux, fils de cordonnier et auteur de La maison du peuple, me fit choisir le camp de ceux qui sont nés dans la nécessité : «Nous sommes quelques-uns à ne pas souffrir que l’on parle de la misère autrement qu’en connaissance de cause». Plus tard, je rencontrerai d’autres personnes dans d’autres pays et continents qui avaient fait le même choix et souvent pour les mêmes raisons. Le monde se construit sur les différences, disait Camus. Mais il se fait aussi autour d’expériences identiques, de valeurs communes et d’une morale. On appelle cela l’esprit universel. Et pendant que l’œuvre de Camus continue de rayonner et multiplier les lecteurs à travers la planète, l’auteur de L’Etre et le Néant, que peu de gens ont lu et encore moins ont compris, continue à avoir des commentateurs. Mais n’est-ce pas Camus qui disait : «Lorsqu’on écrit clairement on a des lecteurs, et lorsqu’on écrit obscurément on a des commentateurs» ?