Etat et économie : le perçu et l’inaperçu dans les décisions économiques

Le drame de l’économie est qu’elle doit certainement être la branche du savoir humain qui compte le plus d’erreurs d’analyse, comme l’avait justement observé le journaliste et économiste américain Henry Hazlitt (1894-1933).

Certains ont même poussé le sarcasme plus loin en ironisant qu’en mettant deux économistes dans une chambre, on aurait trois explications différentes d’un même phénomène. Et pour cause, toute décision économique est une action immédiate avec des ramifications multiples, dont on n’observe les conséquences qu’à long terme. Ceux qui prennent une décision économique sont rarement là pour en rendre compte. La reddition des comptes en économie est presque un vœu pieux. Dans le même ordre d’idées, l’économiste français Frédéric Bastiat (1801-1850), introduisit le concept philosophique de solipsisme dans l’économie. Selon cette acception, dans toute décision économique, il y a ce qu’on voit et il y a ce qu’on ne voit pas. Le mauvais économiste, dit-il, ne voit que la partie visible de sa décision, alors que le bon économiste prend en considération les effets à long terme de ses résolutions. Cette dernière catégorie d’économistes est très rare, tant les ramifications des décisions économiques sont nombreuses, concernent plusieurs acteurs et se manifestent dans le temps long. Leurs conséquences sont de ce fait difficilement perceptibles à «l’œil nu». A titre d’illustration, le régime de retraite par répartition introduit au Maroc en 1959 partaît d’une bonne intention, à savoir consacrer la solidarité intergénérationnelle et permettre aux détenteurs de revenus faibles de jouir d’une retraite digne, financée en partie par ceux qui ont des revenus plus confortables. Mais, au moment de sa mise en œuvre, personne n’avait anticipé le déséquilibre démographique rompant qu’allait connaître le pays et qui a transformé cette belle initiative en gouffre financier que se rejettent les différents gouvernements sans qu’aucun ne sache par quel bout le prendre.

Quant au Maroc, l’Etat sort de son rôle traditionnel d’agent de service public et veut prendre des décisions concernant la sphère marchande, il cause plus de tort qu’il ne solutionne de problèmes. Par calcul politique ou par souci de maintenir la paix sociale, il ne perçoit que la partie visible des décisions économiques dans lesquelles il enfonce tout le pays. Ainsi, les rounds de dialogue social entre les différents gouvernements et les syndicats se sont tous soldés par une revalorisation des salaires des fonctionnaires. La partie visible de la décision est l’augmentation de leur pouvoir d’achat et l’accalmie sociale qui s’en est suivie. La partie invisible est que les salaires de la fonction publique ont tellement augmenté qu’ils ont dépassé ceux du secteur privé, avec la sécurité du travail en plus. Par conséquent, il est beaucoup plus rémunérateur de travailler pour l’Etat au Maroc que de prendre des risques et de créer des richesses. En effet, sa vocation, son organisation et le statut de ses agents sont incompatibles avec l’agilité et le culte du profit et du risque caractéristiques du monde des affaires. L’Etat ne crée pas de richesses, il prélève et distribue celles déjà créées par les autres agents économiques (ménages, entreprises, secteur financier et reste du monde). En intervenant dans la sphère marchande, l’Etat joue un rôle d’investisseur dont il n’a ni la vocation, ni les qualités. Sauf que contrairement aux autres agents qui perdent leur épargne en cas de mauvais placement, ce qui discipline leurs choix, l’Etat ne perd rien en cas de mauvais rendements, dans la mesure où le capital investi ne lui appartient même pas. Cela dit, l’Etat n’est pas foncièrement un mauvais investisseur ou un piètre gestionnaire. L’affirmer serait une exagération dénudée de tout fondement.

Certaines entreprises publiques affichent des performances tout à fait satisfaisantes et parfois même meilleures que celles de certaines entreprises privées. Le problème se situe à un double niveau. Le premier est que les dépenses associées à la mise en place de normes de gestion le rapprochant de la performance du secteur privé ont un coût additionnel dont se passerait bien la communauté. Ces dépenses sont elles-mêmes une mauvaise décision économique, car on paye plus (frais de la gouvernance publique financés par les impôts) pour avoir, au mieux, un même résultat (performances similaires au secteur privé). Le deuxième problème se pose en cas de mauvaise performance ou carrément de défaillance de la gestion publique. Alors que dans le cas du secteur privé les coûts sont contenus car supportés par les opérateurs eux-mêmes, dans le cas de l’action publique c’est le contribuable qui règle l’addition. Il finance des activités que le secteur privé aurait bien pu prendre en charge. En effet, quelle valeur ajoutée apporterait l’Etat en investissant dans des activités purement commerciales (banques, assurances, transports, agriculture, télécommunications, tourisme, etc.) et en délivrant une piètre qualité de service public dont c’est la vocation première? Pourquoi ferait-on supporter aux contribuables des risques censés être pris par des investisseurs ? Quand un Marocain paye des impôts, c’est pour avoir des services publics de qualité et non pour voir ses prélèvements investis dans des activités à but lucratif. Il finance un Etat régalien et non un concurrent potentiel. Les seuls investissements moralement acceptables à réaliser par l’Etat sont ceux dont on n’attend pas un rendement et qui doivent, par conséquent, être supportés par toute la communauté. Ce raisonnement théorique est appuyé par l’observation empirique du rendement de l’investissement public au Maroc depuis deux décennies. Alors que la part de l’Etat dans la richesse nationale augmente, les performances économiques du pays sont loin d’être satisfaisantes. Si la faillite d’un investissement est la sanction ultime de sa mauvaise gestion, quelle performance doit-on attendre du seul agent économique qui n’est pas soumis à cette contrainte ?