Etat et développement économique : la dictature de la loi

L’économie de développement, branche des sciences économiques intéressée par la compréhension du retard économique de certains pays, ne s’est souciée de la dimension institutionnelle du développement qu’à partir des années 70.

Considérant le sous-développement comme un phénomène purement économique, les théories classiques et néoclassiques ont mobilisé la boîte à outils économiques pour l’appréhender. À l’opposé, l’école marxiste avait étendu à l’échelle internationale son approche par la lutte des classes observée à l’échelle locale. Elle a ainsi séparé, dans son étude du phénomène, le centre (pays capitalistes développés) de la périphérie (pays en développement souvent d’anciennes colonies), et ce, depuis la scission du monde en trois blocs (pays développés à économie de marché, pays communistes et le Tiers-monde). Le sous-développement serait, selon sa lecture, le résultat de l’exploitation de la périphérie par le centre ayant atteint le stade d’impérialisme (pour reprendre la terminologie de Vladimir Lénine). Or, le rattrapage rapide par certains pays asiatiques et d’Amérique latine de leur retard économique dès la fin des années 50, en s’intégrant à l’économie mondiale et en profitant des opportunités qu’elle présentait dans un contexte de guerre froide, avait fourni une autre grille d’analyse. Les prouesses de ces pays ont de ce fait complété, par l’observation historique, les deux théories du développement économique, sans les remettre totalement en cause. Aujourd’hui, on admet généralement que les dimensions institutionnelle, sociale et humaine précèdent l’économie et la préparent convenablement au décollage. Dans les trois dimensions, la préexistence d’un Etat fort est une condition nécessaire dans l’engagement d’un processus de réformes conduisant au déblocage de la machine économique. Mais souvent, on confond Etat fort et Etat autoritaire. Bien qu’ils puissent coexister dans certains cas, les deux notions sont complètement différentes. Un Etat autoritaire peut être faible (c’est même souvent le cas) et un Etat fort peut être de droit (et c’est souvent le cas également). L’exemple le plus parlant des Etats autoritaires faibles est celui des pays ayant été emportés par la première vague du printemps arabe (Egypte, Tunisie, Syrie, Libye et Yémen). A contrario, l’exemple d’Etats forts, parce qu’ils sont de droit, est à chercher dans les pays développés à économie de marché. Et pour cause, tous les pays à économie de marché ne sont pas forcément des démocraties, mais toutes les démocraties sont à économie de marché. Et on n’a presque pas de contre-exemples à ces derniers. Et pour cause, pour qu’un pays avance et prospère, il faut que l’Etat y soit fort face à une société forte ; chacun engageant l’autre dans une démarche d’obligation réciproque. Un Etat plus fort que la société conduit à l’autoritarisme et une société plus forte que l’État conduit à l’anarchie. Aucune des deux situations n’est souhaitable, tant ses coûts économiques sont élevés. Dans un schéma vertueux d’équilibres des pouvoirs, le rôle premier de l’État est d’appliquer et de faire respecter les lois. Il doit être le premier à se soumettre aux lois qu’il enjoint les autres de respecter.

Pour illustrer ce propos, prenons un exemple bien de chez nous. Au moment où l’État exige des employeurs de payer leur dû aux caisses de retraite, il a été pendant longtemps un très mauvais cotisant pour ses fonctionnaires au point d’aggraver la crise de ses propres régimes de retraite. Au moment où il commande aux autres de payer leurs impôts, il est premier mauvais payeur du pays, causant chaque année la défaillance de centaines d’entreprises. Au moment où il demande aux opérateurs privés de respecter les règles de bonne concurrence, il les expose à la concurrence déloyale du secteur informel contre lequel il ne veut pas lutter au nom des équilibres sociaux. L’État ayant le monopole des fonctions qu’il exerce s’arrange par la loi pour se soustraire à toute reddition des comptes. Penser le développement dans ces conditions est une chimère. Le rôle d’une société vivante est de soumettre l’État aux lois dont il est paradoxalement le garant. Une société déclinante se contente de subir les violations par l’État des lois auxquelles il la soumet sans ménagement. Une société morte va même jusqu’à justifier ces violations, au nom de divers motifs (sécurité, stabilité, paix sociale, lutte contre le terrorisme, ennemi extérieur, etc.). Dès que l’Etat respecte et fait respecter la loi, ses actions deviennent plus efficaces, car elles sont placées sous le contrôle vigilant des institutions. Ses agents sont comptables du moindre centime dépensé des deniers des contribuables. Un tel système n’exclut pas des dérapages de tous genres, mais il garantit au moins des sanctions exemplaires en cas de manquements. C’est cette dynamique qui pousse l’ensemble vers le haut. Un citoyen américain ou japonais n’est plus exemplaire ou plus vertueux qu’un autre, il est juste sous l’autorité de la loi, quel que soit son statut social. Cette égalité pousse toutes les composantes d’un pays à l’excellence et même à un sens élevé de la morale. Des personnalités aussi puissantes et prestigieuses que Carlos Ghosn (président d’une alliance des plus grands constructeurs automobiles mondiaux), Dominique Strauss Kahn (patron du FMI) ou encore Park Geun-hye (présidente de Corée du Sud condamnée à 32 ans de prison pour corruption et détournement de fonds) ont été traités comme n’importe quel justiciable dans les pays à États forts. Un sort inimaginable dans beaucoup de pays où l’État est pourtant très autoritaire. Dans ces pays les citoyens ne sont égaux que devant le paiement de l’impôt (et encore !), mais pas devant la loi. Le développement dans sa dimension institutionnelle doit être l’œuvre d’un État fort, car porté par des institutions légitimes. Autrement, ça devient une propagande creuse pour la consommation.