Enseignement : et si on sortait l’Etat de la réforme !

Le Maroc a presque essayé toutes les formules possibles pour réformer son système d’enseignement et n’a obtenu que des résultats pour le moins décevants. Non seulement on n’a pas avancé d’un iota, mais la réalité que nous observons chaque jour qui passe est qu’on régresse.

Si tout le monde est d’accord sur l’importance d’un enseignement de qualité pour le développement de ce pays, les politiques menées pour atteindre cet objectif ont toutes mené à l’impasse. Et pour preuve, jusqu’au début des années 2000, beaucoup de familles marocaines pouvaient encore choisir d’envoyer leurs enfants à l’école publique. Elles étaient à peu près confiantes d’y trouver un enseignement d’une qualité acceptable, faute d’être bonne. Aujourd’hui, ce choix s’est transformé en contrainte, que seules les familles démunies subissent. Aucune famille pouvant, au prix de grands sacrifices financiers, envoyer ses enfants dans une école privée ne prendrait le risque de les inscrire dans les écoles de la Nation. Ironiquement, l’école publique, censée être le moyen d’émancipation des classes populaires, est devenue leur outil d’aliénation. Pour réformer ce secteur, on a tout changé, sauf celui qui conçoit et met en œuvre ces réformes, à savoir l’État lui-même comme s’il s’agissait d’une fatalité qu’on devait subir. Après ses échecs répétés, il est grand temps que l’État lève sa main sur ce secteur névralgique, devenu un terrain de règlements idéologiques des comptes. Quelle que soit l’ingéniosité de la réforme envisagée, tant qu’elle est mise en œuvre par cet État, elle sera vouée à l’échec et ce ne sont pas les exemples pour le prouver qui manquent. Dans son chef-d’œuvre de 1962 «Capitalisme et liberté », l’économiste américain Milton Friedman proposa l’idée des «chèques-formation», en tant que solution aux problèmes de l’enseignement. Ces vouchers, comme il les appela, devaient permettre aux étudiants de financer leurs études dans l’établissement de leur choix, mettant ainsi le poids de la qualité des études sur l’établissement lui-même par un résultat directement mesurable. Si celui-ci est performant et assure une formation de bonne qualité, il verra le nombre d’étudiants augmenter et pourra même s’agrandir et en attirer de nouveaux. Dans le cas contraire, il devra fermer ses portes. La Suède qui avait un système d’enseignement moyen jusqu’aux années 80 a essayé ce système à partir de 1992. Le succès fut au rendez-vous, la propulsant à la tête des classements des meilleurs systèmes d’éducation dans le monde. En effet, non seulement la qualité de l’enseignement y est excellente, mais l’école y est aussi très égalitaire. Ainsi, le résultat d’un élève et son parcours n’ont strictement rien à voir avec le revenu de ses parents, contrairement à la France ou au Maroc par exemple. Ce système profite d’abord aux plus pauvres. Dans notre pays, chaque élève coûte à l’État annuellement 7 800 dirhams. Pour les 6,2 millions d’élèves qui fréquentent le système d’enseignement public, ce sont plus de 48 milliards de dirhams qui ont été dépensés en 2018 pour un résultat calamiteux à tous les niveaux (qualité de la formation, insertion professionnelle, classements internationaux, etc.). L’origine du problème est dans les gênes de l’État, à cause du statut de la fonction publique qui soustrait ses bénéficiaires de toute obligation de performance. Il leur exige au meilleur des cas une obligation de moyens, quand ce n’est pas simplement de la présence physique. Or, dans le cadre du fonctionnement actuel de notre système, même celle-ci n’est pas garantie. Ainsi, selon le rapport de 2017 de la Cour des comptes sur la fonction publique au Maroc, on pouvait lire que « l’ampleur des absences fait perdre au secteur [ndlr : l’éducation nationale] un potentiel important de ses ressources humaines. En effet, selon les chiffres communiqués par le département de l’Éducation, les absences enregistrées en 2016, par exemple, avaient atteint un total de 406 890 jours. En outre, une part importante d’enseignants (90% des enseignants du cycle secondaire qualifiant et 74% du cycle secondaire collégial) n’assument pas la charge horaire qui leur est impartie à cause de l’inadéquation entre le déploiement des enseignants et la taille des structures scolaires ». Dans ces conditions, comment parler de qualité, si nos ambitions se bornent à s’assurer de la présence physique de l’enseignant ? Nous ne généralisons pas, mais dans beaucoup de cas, l’école est devenue, au mieux, une bourse de rencontre entre les offreurs et les demandeurs de cours particuliers. La gestion des établissements d’enseignement public, tout en maintenant et en défendant bec et ongles la gratuité, doit être confiée à des prestataires privés (pas forcément à but lucratif) selon un cahier des charges bien précis, une évaluation ex ante et un contrôle ex post. L’idée de base est fort simple, il faut donner l’actif que constitue l’établissement public à celui qui le gérera au mieux. Autrement dit, pour le même budget d’investissement et de fonctionnement, l’État confiera la gestion de l’établissement à celui qui réalisera les meilleurs résultats en termes de qualité de l’enseignement dispensé. On passerait du statut actuel d’obligation de moyens (dans le meilleur des cas) à une obligation de résultat. Le rôle du ministère de l’éducation nationale sera de contrôler la bonne exécution par ces prestataires des cahiers des charges et d’appliquer les mesures nécessaires s’ils sont défaillants. Dans ce cas, le mal sera contenu à quelques prestataires, au lieu d’être général et affecter tout le corps d’enseignement. Des expériences pilotes peuvent être prévues, dans un premier temps, pour ajuster le dispositif avant de l’appliquer à grande échelle. Mais, au préalable, il faut s’assurer de la mise aux normes de la gouvernance du département de l’éducation nationale. Sinon, au lieu d’améliorer la qualité de notre système d’enseignement, on livrera nos enfants à des marchands de classes !