Économie : la science maudite

Les États-Unis comptaient plus de 10 000 économistes professionnels en 2008 et pourtant ceux qui avaient pu prévoir la crise se comptaient sur les doigts d’une main. Pis encore, l’écrasante majorité pensait que tout allait bien quelques jours avant l’effondrement qu’ils ont appris par les médias au même titre que l’opinion publique.

Une fois la crise survenue, ils furent incapables d’en connaître les origines et donc de proposer des traitements appropriés. En fonction de l’école de pensée à laquelle il a prêté allégeance, chaque économiste y apporta sa propre réponse. Dans la précipitation et sous l’effet de la panique, on a administré un traitement pire que le mal, en injectant dans les économies touchées beaucoup de liquidités sans contrepartie en biens et services, balisant ainsi le terrain à la prochaine crise qu’on attend d’un instant à l’autre. Pourquoi, après plusieurs années d’études et de recherches, un économiste est-il incapable de comprendre un phénomène aussi courant que l’inflation ou le chômage ? Pourquoi les économistes n’arrivent-ils pas à se mettre d’accord à minima sur les diagnostics ? Pourquoi sont-ils incapables d’apporter des réponses convaincantes, faute d’être bonnes, aux problèmes rencontrés ? Les autres sciences avancent par accumulation des connaissances sur leur champ d’études ; les physiciens en savent plus sur la lumière qu’il y a deux cents ans ? Les économistes sont-ils capables d’une telle prétention sur le déficit budgétaire ou sur le sous-développement ? Si les économistes n’arrivent pas à fournir des explications pertinentes desquelles découleront des politiques économiques efficientes, c’est que le problème se situe à un triple niveau. Il est tant dans les outils qu’ils utilisent pour appréhender les phénomènes économiques, dans la fausseté de certaines propositions fondamentales de leur discipline que dans leur « incapacité » à comprendre les concepts de base qu’ils manipulent. Sinon, comment expliquer autant de divergences conceptuelles et pratiques sur un même sujet  ? Demandez à deux économistes de vous définir le profit, de vous expliquer ses origines et de prévoir sa trajectoire à long terme, prenez du popcorn et admirez le spectacle. La recherche en économie semble aujourd’hui emprunter un virage dangereux où la méthode utilisée l’emporte largement sur la pertinence des résultats obtenus, leur capacité à expliquer le réel et à agir dessus. L’évaluation scientifique se limite davantage à apprécier la rigueur méthodologique que le caractère pratique des conclusions. Si la tendance se poursuit, cette discipline finira dans les étagères des sciences sociales comme un ensemble de démonstrations élégantes sans effets, alors que ses pères fondateurs avaient d’abord pour souci le bien-être des Hommes, dont les décisions ne sauraient être réduites uniquement à des modèles mathématiques aussi sophistiqués fussent-ils. Même s’ils sont nécessaires en tant qu’outil de mise en corrélation des variables économiques, les modèles mathématiques conçus à aujourd’hui pèchent par manque d’emprise sur la complexité du réel, où chaque opération entre deux agents implique des pans entiers de l’économie et de la société. À titre d’exemple, l’achat d’une baguette de pain est une simple relation entre un consommateur et un producteur. Or, pour acheter cette baguette, notre consommateur doit disposer d’un revenu en contrepartie d’un travail qu’il a effectué pour le compte d’une entreprise elle-même produisant et vendant d’autres produits pour d’autres consommateurs, empruntant auprès des banques, payant des impôts à l’État et versant des dividendes aux actionnaires. De même le boulanger, pour produire sa baguette de pain, doit tisser des relations nombreuses et protéiformes avec plusieurs partenaires ; chacun développant des relations avec son réseau et ainsi de suite. Pour aboutir à une transaction (échange physique contre flux monétaire), l’opération commerciale la plus élémentaire met en relations des millions d’individus partout dans le monde échangeant un volume impressionnant d’informations dans le but de déterminer une quantité et un prix. Réduire autant de complexité à une équation mathématique et tenter de déchiffrer le réel avec les outils dont nous disposons aujourd’hui est aussi prétentieux qu’un physicien du 17e siècle voulant comprendre l’origine de l’univers avec un télescope, seul outil à sa disposition à l’époque. Les lacunes dans la compréhension des phénomènes économiques tiennent à l’insuffisante prise en compte de la complexité des réseaux d’information que constituent les opérations de production et d’échange et à la pauvreté des outils mathématiques et informatiques à la disposition des économistes pour les traiter. Face à cette double peine, ils procèdent par modélisation tâtonnante sur des données agrégées en s’isolant des autres compartiments des sciences sociales qui peuvent étonnement enrichir leur besace d’analyse. Cette triple lacune (incapacité d’anticiper, d’expliquer et de traiter les problèmes économiques) remet en question le rôle de l’économiste et son utilité à sa communauté, tel un médecin incapable de diagnostiquer convenablement les maladies de ses patients et de leur administrer le traitement adéquat. Près de 250 ans après la naissance de la science économique moderne, les économistes n’arrivent toujours pas à dégager un consensus minimal sur l’essence de leur discipline. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’ils aient une si mauvaise presse auprès de l’opinion publique. Toutefois, la richesse des données rendue possible par la connexion croissante et le développement des technologies de traitement des grandes masses de données (big data) annoncent une nouvelle ère dans la recherche en sciences économiques. En effet, plus on connectera les agents économiques, plus on tracera leurs transactions et mieux on comprendra l’essence de la décision économique. De cette meilleure connaissance, naîtra, espérons-le, une nouvelle science économique, utile cette fois-ci.