Des vessies pour des lanternes

Comme un seul homme, tous les partis politiques, à  l’exception des «extrémistes», se sont levés pour applaudir aux formidables avancées portées par cette nouvelle Constitution qui conserve au Souverain l’essentiel de ses prérogatives.

Le PJD affiche sa satisfaction. Il a raison de le faire. Il a suffi que Abdelillah Benkirane monte sur ses grands chevaux pour que, comme par enchantement, à sa publication, le texte constitutionnel se présente, «purifié» de ce qui a suscité la «colère» préventive du secrétaire général du Parti de la justice et du développement. Au cours des jours précédant la publication de la nouvelle Constitution, des fuites bien orchestrées ont laissé entendre que la liberté de conscience s’y trouvait mentionnée. «L’islam reste la religion de l’Etat mais la liberté de croyance est garantie dans le cadre de la loi et sans que cela ne porte atteinte à l’ordre public», a cru savoir l’AFP en se basant sur des sources concordantes. Le lendemain de la diffusion de cette information, Abdellilah Benkirane profitait d’une rencontre à Témara avec la jeunesse du PJD pour clamer son rejet du principe de la liberté de croyance, criant à l’atteinte à l’identité islamique nationale. Et de menacer: «Si on est contraint de voter contre (la Constitution), on le fera. On mènera même une campagne pour inciter les gens à voter non». Haussant le ton, il donnait libre cours à sa hargne contre «ces gens qui se disent laïcs et qui veulent juste corrompre ceux qui ont la foi». Et d’ajouter : «Nous sommes une nation musulmane, c’est notre nature. Nous n’allons pas permettre à d’autres de construire des églises, de convertir nos enfants au christianisme !».

M. Benkirane, qui, à la lumière de l’information précitée, a exigé la révision du texte constitutionnel avant son adoption par le Roi, a donc tout lieu d’être satisfait. Dans ce Maroc qui prétend à la modernité et à la démocratie, c’est sa voix qui est écoutée. Exit la liberté de croyance (si tant est qu’elle trouva effectivement une place temporaire dans la nouvelle Constitution), cette liberté première à la base de toutes les autres. Et pauvres, pauvres de ceux qui espéraient encore être surpris par le courage des membres de la commission mise en place pour concocter le texte censé nous mettre en orbite démocrate. Comme un seul homme, tous les partis politiques, à l’exception des «extrémistes», se sont levés pour applaudir aux formidables avancées portées par cette nouvelle Constitution qui conserve au Souverain l’essentiel de ses prérogatives et continue à m’interdire à moi, citoyenne, le droit fondamental de croire ou de ne pas croire.

Il y a plus de deux cents ans que cette liberté-là a été acquise dans cet Occident dont nous nous revendiquons du modèle politique. Deux cents ans que les citoyens sont libres de gérer à leur guise leur rapport au Bon Dieu, de le reconnaître ou pas, de suivre Moïse, Jésus, Mohammed, Bouddha ou Tartapion sans que personne ne vienne leur réclamer des comptes. Parce que cela ne regarde personne, et encore moins l’Etat, et encore moins des politiciens qui vont instrumentaliser cette chose précieuse et personnelle qui s’appelle la foi pour accéder à cet outil pervers et dangereux qui se nomme le pouvoir. «Ces gens qui se disent laïcs et qui veulent juste corrompre ceux qui ont la foi», nous dit M. Benkirane. Mais qu’est-ce qui corrompt plus la foi que l’hypocrisie ? L’hypocrisie des tartuffes qui, dissimulés derrière l’habit de la religion, se permettent les pires saloperies ! «Nous n’allons pas permettre à d’autres de construire des églises, de convertir nos enfants au christianisme !». Les nations «chrétiennes» européennes ne devraient donc pas, elles aussi, autoriser les quatorze à quinze millions de musulmans qui vivent en leur sein à édifier des mosquées. Quant aux chrétiens qui se convertissent à l’islam, elles devraient les envoyer au fond du trou tout comme les prédicateurs qui, par leur prosélytisme, les ont arrachés à leur mère l’Eglise. Mais voilà, ces nations-là sont laïques et ce qui relève de la foi personnelle des individus n’est pas leur affaire. Et lorsque des populistes de droite et d’extrême-droite veulent interdire l’édification des minarets, des voix s’élèvent pour les dénoncer en tant que pourfendeurs de la laïcité et de la démocratie.

Par ailleurs, que nous montrent toutes ces polémiques en Europe autour du voile, des prières de rue ou du halal sinon des pratiques de l’islam qui, loin de se diluer, se renforcent, s’affirmant au point d’inquiéter la société d’accueil et la conduire à s’interroger sur son identité ? L’attachement à l’islam est-il moins fort chez les Marocains de l’Occident que chez leurs concitoyens du Maroc ? A voir la pratique religieuse des jeunes en émigration, tout indique qu’il est aussi, sinon même plus puissant. La laïcité ne se pose pas en ennemi de la religion. Elle se contente de séparer les sphères du religieux et du politique de manière à ce que le premier n’instrumentalise par le second. En cela, elle est la clé de voûte de toute véritable démocratie. La liberté de croyance(*) relève des libertés individuelles telles que définies par la Déclaration universelle des droits de l’homme à laquelle le Maroc affirme adhérer. La démocratie est un tout. Ce n’est pas un supermarché où l’on prend ce qui arrange et laisse ce qui dérange. Et tant que moi, Marocaine du XXIe siècle, je ne peux pas choisir et décider de mes croyances, je ne serai pas en démocratie. Alors, de grâce, qu’on arrête de vouloir me faire prendre des vessies pour des lanternes !

(*) Mardi 21 juin à Strasbourg, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a octroyé au Parlement marocain le statut de «partenaire pour la démocratie». Mais la résolution adoptée l’engage à respecter «la liberté de conscience, de religion et de croyance, y compris le droit de changer de religion»