Délire sur le temps de lire

La presse, comme elle n’a pas grand-chose à  se mettre sous la dent (dans tous les sens de l’expression) pendant ramadan, tartine des entretiens avec des vedettes de la télé et de la chanson qui confortent ces chiffres

Quel est ce bonheur secret enfoui dans la mémoire du lecteur qui le pousse à choisir tel livre à lire plutôt qu’un autre ? Y a-t-il des livres à lire pour chaque saison, chaque humeur du moment ou chaque lieu et circonstances ? Pardon de parler encore de lecture en ces temps aux pages vides ou effacées.

Alors que lit-on lorsqu’on aime lire ? Ailleurs, loin de nos cieux gorgés de prières éperdues, les éditeurs et leurs commerciaux fabriquent des livres pour chaque saison ou période de l’année. Il y a ceux destinés à la rentrée et ceux des fêtes de fin de l’an. Des livres à lire et d’autres à offrir. Des livres pour jeunes et des livres pour adultes ; ceux qui plairaient aux grands lecteurs exigeants et les ouvrages des lecteurs occasionnels et des bricoleurs. Et puis il y a les pavés de l’été, ces bouquins dodus aux titres accrocheurs gravés sur des couvertures affriolantes. Gros volumes servant aussi bien à faire semblant de lire qu’à caler la tête pendant la séance de bronzage. Accompagnant l’estivant qui, trois saisons durant, s’est promis de lire pendant les vacances, ils déculpabilisent autant qu’ils réconfortent. Ils sont apportés avec la serviette et la crème de bronzage et exposés au soleil sur le sable qui en a vu d’autres et autant le vent en emporter. Il y a donc tous ces livres, et quel en soit l’usage qu’on en fait dans ces pays où la lecture est une habitude, un loisir, voire une passion, ces produits culturels font partie de la vie au quotidien. Malgré le développement de bibliothèques virtuelles, de la lecture sur tablette et «Smartphone», le livre tient encore le haut du pavé. 

C’est donc dans ce contexte que la question du début de cette chronique (sur ce qu’on lit selon la saison ou les circonstances) se pose et se justifie. Et tant qu’à faire, citons le cas exemplaire d’un grand lecteur devant l’éternel, l’écrivain canado-argentin Alberto Manguel, auteur de l’incontournable et érudit Une histoire de la lecture dont nous avons déjà rendu compte ici lors de sa parution chez Actes Sud.

Manguel s’est posé cette question à un moment délicat de sa vie lorsqu’il fut hospitalisé d’urgence sans avoir eu le temps de prendre des livres à lire pendant une convalescence qui va durer une quinzaine de jours. Dans un article paru dans Le Monde diplomatique il y a quelque temps déjà, il s’est demandé : «Pourquoi, à certains moments de notre vie, choisissons-nous la compagnie d’un livre plutôt que celle d’un autre ? La liste des ouvrages qu’Oscar Wilde demanda lors de son séjour à la prison de Reading comprenait L’Ile au trésor de Stevenson et un guide de conversation franco-italien. Alexandre le Grand emporta avec lui un exemplaire de L’Iliade d’Homère…» 

Restons-en là quant à l’embarras qui s’empare du lecteur dans le contexte sus-mentionné, à savoir lorsqu’il doit choisir selon le cas de figure qui s’impose. Alors qu’en est-il du côté de chez-soi, car du côté de chez Swan c’est une autre histoire, n’est-ce pas ? Parlons d’abord chiffres avant de passer aux lettres. Les dernières statistiques révèlent qu’une écrasante majorité de Marocains ne lit pas ou presque pas. On parle de deux minutes consacrées à cette occupation qu’est la lecture. Autant dire moins que rien, et en langage de chiffres lorsqu’on atteint de tels abysses il y a un joli mot pour ça : Epsilon. C’est joli, c’est grec, mais ça veut dire que c’est infiniment petit. Trois fois rien. Pire encore, l’écrivain Aldous Huxley dans son livre Le meilleur des mondes en a fait l’équivalent de quelqu’un qui ne pense pas. C’est tout dire et ça dit tout. En résumé, chez ces gens là monsieur, on ne lit pas mais on prie beaucoup notamment au cours de Ramadan. Et là d’autres statistiques, plus mystiques donnent des chiffres hallucinants : tout le monde lit le Coran. La presse, comme elle n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent (dans tous les sens de l’expression) pendant Ramadan, tartine des entretiens avec des vedettes de la télé et de la chanson qui confortent ces chiffres. Résultats des courses on a des questions aux réponses convenues : «Comment passez-vous votre journée durant Ramadan?» «Je fais mes prières et je lis le Saint-Coran toute la journée. Je romps le jeûne en famille en commençant par une datte et du lait frais et puis je vais à la mosquée». Si on fait les totaux, ça lui fait trente jours de lecture y compris pendant les cinq prières et sans compter les nawafils (prières supplémentaires). Le rat de bibliothèque peut aller se rhabiller, il est battu à plate couture par ces lecteurs compulsifs. Vrai ou faux ? Dieu seul le sait. Cependant, d’autres chiffres plus séculiers sont annoncés par Google cette fois-ci qui révèle que son moteur de recherche a chauffé à mort dès jeudi, premier jour de carême, à la demande de très nombreux internautes locaux en quête de sites porno. Cette quête lubrique et effrénée a débuté dès les premières minutes après la rupture du jeûne et s’est prolongée jusqu’à l’aube.