Décisions économiques : les cinq taux qui comptent

L’économie est une machine fort complexe dont aucun économiste n’a réussi à déchiffrer les codes. Les interactions entre les agents économiques sont tellement nombreuses et instantanées, qu’en comprendre les tenants et les aboutissants requiert une puissance de modélisation et des capacités de calcul que l’esprit humain n’a pas encore pu appréhender.

Du coup, on tâtonne, on essaye plusieurs formules sans comprendre réellement comment elles fonctionnent et surtout pour quelles raisons ces mêmes formules cessent tout d’un coup de produire les résultats escomptés. À titre d’exemple, les autorités monétaires de ce pays ne comprennent toujours pas les raisons pour lesquelles la baisse des taux directeurs ne relance pas la machine du crédit et donc la consommation, sachant qu’une telle action constitue le b.a.-ba de la politique monétaire. De même, l’action de l’Etat produit des résultats spectaculaires dans un secteur (automobile) et aucun dans un autre (tourisme). Et on peut multiplier les exemples à l’infini. Ce qui rend complexe cette discipline, et lui enlève par là-même le caractère de scientificité, c’est que les mêmes actions n’aboutissent pas aux mêmes résultats. Ainsi, une même politique peut produire des résultats diamétralement opposés dans le temps et dans l’espace. La relance keynésienne a été à l’origine de la forte croissance des 30 glorieuses (1945 – 1973), mais, appliquée dans les années 70 à la suite des deux chocs pétroliers, a causé une forte stagflation (stagnation économique et inflation).

À l’occasion du débat national sur le nouveau modèle de développement et au moment où les partis politiques et les acteurs de la société civile présentent leurs propositions, ils doivent être conscients de cette limite fondamentale de l’économie et ne pas en attendre plus qu’elle ne peut donner. Aucune proposition ne peut garantir la forte croissance nécessaire au décollage économique, même si c’est un chef-d’œuvre de cohérence et qu’elle s’inspire des expériences les plus réussies, tant le dosage optimal des paramètres de cette croissance relève d’une connaissance dont l’économie, dans son état actuel, ne dispose pas. Les paramètres de toute politique économique sont, pour rappel, au nombre de cinq : taux d’inflation (niveau général des prix), taux de salaire (lié à la productivité du capital humain), taux d’intérêt (rémunération de la renonciation à la consommation immédiate pour une plus grande consommation future), taux d’impôt (part du revenu payée à l’État pour vivre en communauté) et taux de change (déterminant la spécialisation du pays dans les échanges internationaux). Ces taux correspondent également à la rémunération des cinq agents économiques, que sont successivement les entreprises, les ménages, les institutions financières, l’État et le reste du monde. Dans un schéma idéal, ces taux doivent être déterminés par la loi de l’offre et de la demande ; l’objectif étant d’aboutir à l’équilibre qui garantit l’allocation optimale des ressources de l’économie et garantit le plein emploi de ses capacités. Mais cette mécanique, aussi élégante soit-elle théoriquement, peut aboutir à des résistances de la part des agents, au détriment desquels l’équilibre se réalise. Ainsi, on pourrait réaliser une situation de plein emploi au Maroc, mais à un taux de salaire moyen inférieur au SMIG (car il correspondra à la productivité réelle de certains employés). Cette situation, bien qu’optimale économiquement, n’est pas acceptable socialement. Dans ce cas, on accepte un certain niveau de chômage, mais en maintenant le salaire minimum qui est obtenu, non pas grâce à un équilibre économique, mais suite à une lutte de classes. Entre efficacité économique et justice sociale, une société doit choisir. À titre d’illustration, l’Allemagne a un taux de chômage de 3,3% contre 8,8% en France, mais affiche un taux de pauvreté de 16,7% contre 13,6% dans l’Hexagone. La situation d’équilibre peut, dans un autre cas, se traduire par un taux d’imposition largement inférieur au taux moyen pratiqué par l’État, ce qui impactera son train de vie et le niveau de ses dépenses, notamment celles à caractère social. Dans ce cas, les autres agents payeront certes moins d’impôts et verront, par voie de conséquence, leur pouvoir d’achat (pour les ménages) et leurs profits (pour les entreprises, le secteur financier et le reste du monde) augmenter, mais les plus vulnérables verront leur niveau de vie se dégrader. La puissance de l’équilibre économique est qu’il se réalise, même en dehors des canaux de l’économie formelle. Quand le gouvernement fixe, après plusieurs rounds de dialogue social, le niveau de salaire minimum au-delà de ce que les autres agents considèrent comme rémunérant la productivité du travail, ils réagissent par le développement du travail au noir et de la sous-déclaration. Par ailleurs, un fort taux d’imposition pousse à l’évasion fiscale et à l’éclosion du secteur informel, ou comme paraphrasait le conseiller économique de Ronald Reagan, Arthur Laffer : « Trop d’impôt tue l’impôt ». Dans le même ordre d’idées, quand la banque centrale maintient artificiellement des taux d’intérêt bas, au lieu d’encourager l’investissement productif, elle favorise l’inflation des actifs déjà existants (on s’endette à ces taux faibles pour racheter des entreprises déjà très rentables). En prenant du recul, nous, économistes, devons avoir l’humilité de reconnaître que les rares fois où nos recommandations ont un quelconque succès, c’est davantage le fruit de la fortune que le résultat d’une capacité d’analyse avérée. Ces mêmes recommandations sous d’autres conditions produisent des résultats strictement opposés, sans que nous comprenions les raisons. Ce qui est, en revanche, certain c’est que plus on laisse les mécanismes de marché déterminer le niveau de ces 5 taux, plus on tend vers l’équilibre et le plein emploi, mais c’est un équilibre froid qui ne distingue pas « équité » et « performance ». Quel est le meilleur modèle pour le Maroc ? L’efficace ou le solidaire ? Espérons que le débat sur le nouveau modèle de développement y apporte une réponse pertinente.