Décisions économiques : le bruit, la musique et la symphonie

En économie, on peut distinguer trois types de profils. Il y a d’abord les consommateurs de concepts que sont les étudiants, les responsables politiques et les cadres de l’administration. Il y a ensuite les utilisateurs de concepts que sont les enseignants chercheurs de vocation. Il y a enfin les producteurs de concepts que sont les économistes.

Le clavier d’un piano moderne contient 88 touches, 52 blanches et 36 noires. Ces touches peuvent produire de la bonne musique comme elles peuvent être à l’origine d’un dérangement sonore.
Faire de la musique ou du bruit dépend des partitions à jouer, de la qualité du piano et du talent du pianiste. Il ne viendrait à l’esprit de personne de penser que l’instrument seul suffise à jouer de la bonne musique, comme on imaginerait mal un pianiste jouer avec un piano mal accordé ou jouer une belle mélodie sans une partition de maître. En économie, cette représentation est valable pour décrire le processus de décision. En effet, pour prendre une bonne décision économique (jouer de la musique), il faut avoir une partition (doctrine transformée en lois et en instruments de politique économique), un piano bien accordé (les dotations factorielles du pays, la nature de ses structures productives et sa gouvernance publique) et un bon pianiste (le responsable politique et le cadre de l’administration). Par bonne décision économique, il faut entendre l’ensemble des résolutions qui maximisent la production nationale, en minimisant la consommation de ressources et en répartissant équitablement les fruits de celle-ci. La première condition à cette bonne décision est l’alignement entre le niveau de difficulté de la partition, la qualité du piano et les capacités du pianiste. Il ne sert à rien de demander à un pianiste débutant de jouer du Brahms avec un piano mal accordé. Or, l’une des grandes erreurs de la décision économique dans ce pays est de demander aux pianistes débutants que sont nos responsables de jouer du Chopin (les recettes économiques importées) avec le piano mal accordé que sont nos structures productives et nos institutions publiques.

Faute d’une production doctrinale nationale de qualité qui trouve son cheminement naturel vers les circuits de décision, nos responsables se contentent d’importer des partitions toutes faites qu’ils sont incapables de jouer car ils n’en ont ni le niveau ni l’instrument. Au Maroc, on joue soit sans partition, soit avec une partition inadaptée à notre piano. La production de la connaissance sur l’économie nationale, première étape dans la construction de modèles devant orienter les décisions économiques, se heurte aujourd’hui à moult obstacles, notamment l’accès par les chercheurs aux données et les faibles budgets accordés à la recherche économique. Et quand bien même cette connaissance est produite et modélisée au prix de grands labeurs et sacrifices, son utilisation dans la prise de décision reste fort aléatoire. Dans les faits, les choix économiques de ce pays sont, soit fondés sur des études commandées à des cabinets de conseil, soit inspirés des rapports des organisations financières internationales. Les études réalisées sur l’économie marocaine par certaines institutions nationales (CESE, HCP, Conseil de la concurrence, BAM, ACAPS, CMC, OCP-PC, etc.) sont un pas dans le bon sens, à condition qu’elles trouvent leur chemin dans les circuits de la décision. L’autre erreur, non moins mortelle, que nous commettons est de confondre ceux qui peuvent réaliser la partition avec ceux qui peuvent la jouer. Un responsable politique et un cadre de l’administration, aussi charismatiques soient-ils, ne peuvent pas produire la connaissance nécessaire à la décision économique, car ils n’en ont ni le cadre conceptuel ni les outils méthodologiques.

De même, un économiste, aussi brillant soit-il, ne peut mettre en œuvre une politique économique que s’il a la légitimité populaire et les qualités humaines requises à cet exercice. Quand on mélange les deux profils, tout ce qu’on produit c’est le bruit insupportable du sous-développement, du gaspillage des ressources et du creusement des inégalités. Nos résultats économiques médiocres et notre incapacité après plus de 60 ans de l’Indépendance à sortir des méandres du sous-développement sont là pour nous le rappeler chaque jour. Le problème n’est pas tant dans les recettes que nous utilisons que dans leur inadaptation à notre tissu économique et à nos institutions publiques. Si l’état actuel de connaissance des rouages complexes de la machine économique ne permet pas encore de jouer de grandes symphonies, certains choix économiques fondés sur le niveau actuel de la pensée économique permettent au moins de jouer de la bonne, voire de la très bonne musique. En effet, beaucoup de pays affichent une croissance économique solide, accompagnée de faibles niveaux de chômage et de taux d’inflation historiquement bas. Leurs citoyens jouissent d’un niveau de vie confortable et en amélioration. Quand la Chine entama son ascension fulgurante, elle le fut en s’appuyant sur deux types de profils: les ingénieurs et les gestionnaires. Ce fut également le cas des dragons et des tigres asiatiques avant eux. Quand ils envoyèrent leurs étudiants dans les grandes universités occidentales, ce fut pour apprendre à produire et à gérer et vendre cette production. Au Maroc, notre élite s’est formée dans les plus grandes écoles d’ingénieurs et de commerce en France principalement (en raison de la dépendance linguistique) avec une bourse payée par les impôts des Marocains. De retour au pays, au lieu de développer l’industrie et la haute technologie, ils ont cherché des positions confortables dans la finance, le conseil et la haute fonction publique pour appliquer des recettes économiques qu’ils consomment sans en comprendre les fondements et les limites. Car en économie, on peut distinguer trois types de profils. Il y a d’abord les consommateurs de concepts que sont les étudiants, les responsables politiques et les cadres de l’administration. Il y a ensuite les utilisateurs de concepts que sont les enseignants chercheurs de vocation. Il y a enfin les producteurs de concepts que sont les économistes. Au Maroc, la plupart des intervenants dans le débat économique font partie de la première catégorie ou au mieux de la deuxième. C’est ce qui explique probablement nos piètres performances en la matière !