Culture en croissance

Ce n’est pas en construisant un ou deux théà¢tres, quelques salles de spectacles que l’on va créer des «points de PIB» et galvaniser la croissance économique. Il s’agit d’Å“uvrer à  une convergence intelligente entre le monde de la culture et le monde économique tout en mettant en place des mécanismes incitatifs et fiscaux adossés à  une véritable culture du mécénat. Tout cela mis au service des entreprises culturelles et non pas de structures culturelles d’amateurs et autres «amoureux des arts et des lettres».

Il a fallu attendre la fin de l’année 2010 et celle de la première décennie du XXIe siècle pour découvrir que la culture peut créer de la croissance. Il était temps en effet et ce n’est qu’à l’occasion du Forum des villes américaines et arabes, tenu la semaine dernière à Casablanca, que l’on a fait cette grande découverte. Autant dire que si les Américains n’y avaient pas parlé, on en serait encore à parler voirie, ramassage d’ordures et tout à l’égout. Alors parlons bien mais parlons simplement : donc la culture peut apporter de l’argent dans les caisses des villes. Un atelier a été consacré à «la culture et l’économie innovante» et les interventions des édiles de grandes villes, telles que rapportées par la presse, ont fait état de l’enthousiasme, voire du volontarisme de ces élus locaux. Et bien entendu l’on a commencé par rappeler les mounjazate, ces réalisations déjà mises en place dont l’inventaire est le bréviaire de l’édile de base.

«On a fait, mais il reste à faire et on va le faire inchallah, wa sawfa…wa laâlla wa kana wa akhawatouha». C’est la grammaire de la pensée magique de l’édile des villes et de l’édile des champs. Les villes de Rabat et de Casablanca ont été données comme modèles : théâtres, bibliothèques, centres universitaires… De deux choses l’une, ou bien nous n’habitons pas les mêmes villes ou alors nous ne connaissons pas notre prospérité culturelle partout étalée et faite d’infrastructures artistiques, de musées, de maisons de cultures et de bibliothèques dans chaque arrondissement, de librairies dans tous les quartiers, de salles de cinéma et de spectacles. Toujours il y eut ce malentendu entre les élus et ceux qui les ont élus et, bien sûr, ces derniers sont des ingrats. Voilà pourquoi, peut-être, certains ont pensé un jour qu’il fallait dissoudre le peuple, cet éternel insatisfait qui n’est pas doué pour le bonheur. Ni pour la culture, puisque c’est d’elle qu’il s’agit.

C’est dans la même euphorie culturelle que l’on a pu lire ce titre dans un quotidien : «Comment la culture peut créer des points de PIB». Ce n’est pas une interrogation comme vous pouvez le constater mais une recette, un mode d’emploi. En parcourant l’article, on ne voit pas l’ombre d’un point de produit intérieur brut -affreuse appellation contrôlée au demeurant- relatif aux choses de la culture. Ou alors on n’a pas la même conception de la culture et c’est encore un autre malentendu. Par ailleurs, la culture ne crée pas des points, elle forme des esprits et elle donne du sens à la vie en société ; elle crée du lien social et rassemble les  pensées et les créativités des individus. Et c’est ainsi qu’elle se met à créer de la richesse et participer à la croissance économique. Or, et comme on parle de mounjazate, les experts ont constaté que l’économie de la culture est une économie de l’offre. «La demande ne s’exprime que très marginalement, elle est le plus souvent créée, générée par l’offre proposée». Or c’est bien cette offre qui nous fait défaut et ce n’est pas en construisant un ou deux théâtres, quelques salles de spectacles que l’on va créer des «points de PIB» et galvaniser la croissance économique. Il s’agit d’œuvrer à une convergence intelligente entre le monde de la culture et le monde économique tout en mettant en place des mécanismes incitatifs et fiscaux adossés à une véritable culture du mécénat. Tout cela mis au service des entreprises culturelles et non pas de structures culturelles d’amateurs et autres «amoureux des arts et des lettres». Car, en définitive, tant que l’on ne dispose pas d’entreprises culturelles gérées en tant que telles -et pas seulement dans les industries innovantes comme les technologies de l’information-, on ne peut parler d’économie culturelle. De plus, le développement de ces mêmes technologies de l’information ne concerne  pas uniquement les tuyaux mais de plus en plus les contenus ; or ces derniers sont tributaires de la formation culturelle et d’un imaginaire canalisé et dédié à la création dans toutes ses expressions. Voilà pourquoi il faut garder à l’esprit la primauté des fondamentaux et ne pas s’emballer lorsqu’on évoque la croissance et autres PIB. On ne «pibe» pas l’esprit, c’est l’esprit qui vous «bipe», car il souffle là où il veut… comme dirait l’Autre.  Ou alors comme dit Valéry qu’on ne se lasse pas de citer dès que le mot esprit est de mise : «C’est un signe des temps et ce n’est pas un très bon signe qu’il soit nécessaire aujourd’hui -et non seulement nécessaire, mais qu’il soit urgent – d’intéresser les esprits au sort de l’Esprit, c’est-à-dire à leur propre sort».