Croissance sans emploi

Seule une croissance plus soutenue et pro-emploi faciliterait la mise en Å“uvre d’une vraie politique de lutte contre le chômage. Le calcul montre que le taux de croissance nécessaire pour résorber le stock de chômeurs accumulé est hors de portée

La consommation est présente, l’investissement crève le plafond avec 30% du PIB, le déficit du budget se réduit, l’inflation est terrassée, les taux d’intérêt sont faibles mais… le chômage croît. Son taux frôle les 10% au niveau national. Le nombre de chômeurs s’est accru de 86 000 personnes. L’économie marocaine n’a créé que 21 000 postes d’emploi nets… La destruction de l’emploi bat son comble : l’industrie et l’artisanat ont perdu 37 000 emplois. Le taux d’activité de la population a baissé. Sombre année 2014, cela fait peut-être des années qu’une telle détérioration du marché du travail ne s’est pas produite. Les prévisions de croissance économique de 2015 viennent d’être réajustées à la hausse : plus de 4,8 % contre 2,8 % en 2014. Serait-ce un taux suffisant pour améliorer la situation du marché du travail ? Pas certain. La croissance devient de moins en moins porteuse d’emplois. Certes, depuis 2001, l’économie marocaine a connu un nouveau palier de croissance atteignant 4,7% par an, ce qui a permis de générer 1,7 million d’emplois nets, ramenant ainsi le taux de chômage à 9,5% en 2013 contre 12,3% en 2001. Toutefois, le contenu en emplois de la croissance économique a enregistré un fort ralentissement.
Comment expliquer la carence en emplois de la croissance économique au Maroc ? Tout d’abord, le taux de chômage épouse le profil de la transition démographique. En moyenne (entre 2007 et 2013), chaque point de croissance s’est traduit par une création de près de 24 000 emplois. Ce rythme de création reste insuffisant pour induire une baisse significative du chômage à moyen terme. Au cours de la même période, la population active âgée de 15 ans et plus enregistre une augmentation de près de 67 000 en moyenne annuellement. Les perspectives du marché du travail qui se dessinent à la lumière de  la croissance démographique laissent entrevoir une augmentation encore vive de la  population active due au développement de l’activité féminine. Ensuite, les facteurs déterminants pour maintenir un taux de chômage faible semblent être le rythme et la stabilité du taux de croissance. Or, dans notre pays, la volatilité de la croissance est toujours présente même si elle s’est atténuée cette dernière décennie. De plus, si la croissance stable s’accompagne d’une évolution des gains de productivité, le volume de l’emploi devrait n’augmenter que modérément. Une troisième observation montre que la politique d’éducation et de formation n’a pas tenu ses promesses. Face aux mutations de l’appareil productif, un décalage est apparu entre les besoins de formation de la part des entreprises et la formation des ressources en main-d’œuvre. L’approche globale de l’adéquation entre l’offre et la demande de formation néglige les difficultés, au niveau national comme au niveau de l’entreprise, d’apprécier de façon exacte les besoins en formation. Une quatrième observation attire l’attention sur le rôle joué par les restructurations sectorielles de l’activité économique : la modernisation de notre système socio-productif peut générer des pertes d’emplois. Les mutations en cours des entreprises, dictées par les nouvelles contraintes de compétitivité s’accompagnent nécessairement de nouveaux modes de production et d’organisation qui privilégient le recours à un emploi plus qualifié, plus flexible. Une cinquième observation tient au bilan plutôt décevant de la politique de l’emploi. Au delà de ses nombreuses inflexions, cette politique a poursuivi deux objectifs majeurs : le premier est l’insertion des catégories d’actifs en difficulté sur le marché du travail, en premier lieu les jeunes, le second est l’incitation à l’investissement et à la création d’entreprises. Les dispositifs d’insertion mis en place ont révélé une efficacité variable par rapport à la montée du chômage. Les effets d’éviction ont diminué l’impact des programmes de formation/adaptation/reconversion destinés aux diplômés chômeurs. Les mesures favorables aux jeunes promoteurs, l’encouragement à la création de start-up n’ont eu que peu d’effets. Il est primordial d’évaluer de façon systématique et rigoureuse les effets de ces «strates» des dispositifs mis en œuvre au cours du temps.
Schématiquement, pour lutter contre le chômage, deux voies complémentaires plus qu’antinomiques sont concevables : celle du partage et celle de la croissance. Au Maroc, on ne peut résoudre la question en partageant le travail. Il est plus facile de partager lorsque les revenus sont élevés et en hausse et cela éviterait de poser la question du partage comme elle l’est trop souvent, à savoir le partage entre ceux qui ont déjà peu (le SMIG, par exemple, que des voies souhaitent réduire), comme si le problème des inégalités était à régler entre «pauvres». Seule une croissance plus soutenue et pro-emploi faciliterait la mise en œuvre d’une vraie politique de lutte contre le chômage. Le calcul montre que le taux de croissance nécessaire pour résorber le stock de chômeurs accumulé est hors de portée. Par ailleurs, on ne décrète pas un taux de croissance et l’environnement régional ne permet pas d’envisager des retombées sensibles sur la croissance nationale. Reste que, s’il était possible de passer de 5 à 6 % de croissance, cela faciliterait bien les choses. D’où la nécessité d’explorer les marges disponibles. Ce sont sans doute les éléments d’un nouveau modèle de développement qui générerait un rythme de croissance économique suffisant pour absorber l’offre croissante de travail qu’il s’agit d’inventer.