Ces enfants dont on fait des bombes à  fragmentation

Entre 2003 et 2010, 500 000 enfants auraient ainsi vu le jour en dehors de liens légaux du mariage. 500 000 enfants condamnés pour le plus grand nombre à  une existence en marge de la société.

Ils sont à la fois notre richesse et notre horizon. Ils sont ce trésor que nous envie l’Occident vieillissant. Ils sont cette sève de la vie qui coule dans les veines du pays, constituant son capital le plus précieux. Mais, parce qu’ils sont son avenir, ils peuvent aussi être son cauchemar. Nos enfants sont ce que nous faisons d’eux, alors n’en fabriquons pas des êtres à la dérive condamnés à devenir des grenades dégoupillées en risque permanent d’explosion.

Après un temps infiniment long pendant lequel on s’est refusé politiquement à affronter le problème, la question de l’avortement clandestin va, enfin, faire l’objet d’un débat au Parlement. Il reste à espérer que ceux qui légiféreront sur le sujet auront à l’esprit les souffrances et les drames humains auxquels il donne lieu. Et qu’il est de leur responsabilité de les réduire de façon conséquente en faisant preuve de courage et d’ijtihad dans leur travail d’amendement de la loi actuelle. Maintenant, le traitement de ce dossier doit, par ailleurs, être l’occasion de se pencher sur une autre conséquence des grossesses non désirées : les enfants abandonnés. Au Maroc, si l’on s’est jusqu’à ce jour refusé de légaliser l’avortement sauf en cas de danger vital de la mère, c’est au nom du droit à la vie de l’enfant en naître. Cet argument est celui brandi par les pro-vie marocains pour s’opposer à la libéralisation de l’interruption volontaire de grossesse.

Mais, dans le même temps, cette société si soucieuse de préserver la vie de l’embryon se montre d’une inqualifiable violence à son égard quand il naît à la vie et qu’il est un enfant conçu hors des liens du mariage. Objet du rejet social, ce dernier est stigmatisé dès sa naissance. Sa vie durant, il lui faudra payer pour une faute qu’il n’a pas commise. Considéré comme illégitime parce que né de «la fornication et de la débauche», il est marqué au fer rouge tant par la société que le droit. Alors que la Constitution affirme l’égalité juridique de tous les citoyens, la loi, en cataloguant l’enfant né hors des liens du mariage d’«enfant naturel» instaure une discrimination de fait à son égard. Dans «enfant naturel», s’entend le mot «bâtard», avec cette consonance insultante dont il est porteur dans la langue française. En arabe, il signifie «ould el haram» ou «ould zina», insultes dont écopera l’intéressé tout le long de sa vie. En estimant qu’il est le fruit de «la débauche et de la fornication», en accusant sa mère de s’être livrée à ces délits et en la condamnant en conséquence, la loi censée protéger tout citoyen qui qu’il soit expose cet enfant «naturel» à la vindicte sociale. Et même si la réforme timide introduite en 2004 permet aux mères célibataires de déclarer leurs enfants à l’état civil, le législateur s’est arrangé pour que les conditions de la naissance de celui-ci ne s’effacent jamais. Ainsi, sur l’extrait d’acte de naissance, à la case du père, un nom fictif est attribué. Mais celui-ci doit obligatoirement porter le préfixe  «Abd». Or, en l’absence d’un nom de grand-père, on comprend rapidement que l’enfant est né hors mariage. De ce simple fait, des jeunes gens se sont vu fermer l’accès à certaines fonctions publiques, n’étant pas admis qu’un enfant né hors mariage puisse y accéder.

Par ailleurs, si un lien de filiation est établi avec la mère, il n’y a aucun lien juridique entre le père biologique et son enfant. La filiation illégitime ne produit aucun des effets de la filiation parentale légitime vis-à-vis du père (article 148 du code de la famille). La recherche en paternité naturelle est impossible et ne peut aboutir à l’établissement d’un lien juridique entre l’enfant et son père biologique. Dans le cadre de la réforme de la Moudawana, une petite fenêtre a été ouverte quand l’enfant a été conçu lors de «fiançailles». Si le couple a été officiellement fiancé au vu et au su des deux familles, le père peut reconnaître l’enfant. Mais c’est le seul cas autorisé par la loi.

Selon le chiffrage établi par l’association Insaf, entre 2003 et 2010, 500 000 enfants auraient ainsi vu le jour en dehors de liens légaux du mariage. 500 000 enfants condamnés pour le plus grand nombre à une existence en marge de la société. Quant aux mères célibataires, le chiffre de 220 000 est avancé. Tant que la loi, et au-delà d’elle, la société, continueront à faire preuve d’autant de dureté à l’égard de ces mères et de leurs enfants, l’avortement clandestin aura de beaux jours devant lui. De même que la délinquance juvénile et tout ce à quoi elle peut aboutir. Par la désespérance à laquelle ils les acculent, l’Etat et la société sont les premiers responsables de la colère et de la rancœur contenues dans le for intérieur de ces enfants. Et donc de leurs conséquences sur l’équilibre et la sécurité sociaux.