Carême en tête de gondole

Les médias et les spécialistes parlent tous les ans de l’impact de ce mois sur l’économie du pays. le constat est d’une redondance ramadanesque puisqu’il est le même chaque année. les uns pensent que si l’agroalimentaire s’en sort, d’autres secteurs en paient les frais, tels le tourisme, la restauration, et la productivité en général ; sans parler de la torpeur qui gagne une large partie du service public pendant une trentaine de jours. et tous de pointer l’augmentation des prix de la consommation, à cause de la forte demande un mois durant…

Par un après-midi printanier dans une grande surface de la ville, un homme en survêtement blanc immaculé, air décontracté et tête engoncée dans une casquette rouge estampillée «I love N.Y», pousse un chariot presque vide. Il fait frais dans cet hyper espace climatisé et saturé de néons qui lui donnent un air d’aéroport par un transit de nuit. Dehors, il fait un peu chaud. A l’intérieur c’est tout le contraire. Il fait même un peu frisquet près des produits surgelés. Partout, un trop plein de denrées bien rangées dans des linéaires customisés de formules de vœux d’usage : «Ramadane karime» en arabe et en français. Pas de doute, la période est aussi sacrée que sucrée. Les symptômes d’une fièvre acheteuse sont déjà inscrits sur le visage de chaque client poussant, qui un petit caddy, qui un grand chariot débordant d’achats divers et variés.

Le pas alerte et le regard oblique, l’homme en «survet’» continue de pousser son chariot la tête tournée vers les linéaires sur sa droite, comme un adjudant passant en revue un peloton de soldats. L’homme semble avisé et peut-être sait-il déjà ce qu’il allait acheter, alors qu’autour de lui une foule de clients semblent perdue au milieu de cette surabondance de victuailles. C’est le cas de celui dont le chariot débordant d’achats échevelés vient heurter le sien. Arborant cette inévitable et inesthétique gandoura couleur cancrelat munie d’une poche kangourou au-devant, ce client au regard hagard a tout du parfait «jeûneur-gros-mangeur» qui reste baba devant cette caverne d’alimentation aux mille et une tentations. A propos de gandoura (collection printemps/été, souvent portée à même la peau), l’observateur curieux de nos mœurs vestimentaires ramadanesques ne comprend toujours pas pourquoi beaucoup d’hommes, et, hélas, de plus en plus de femmes, se croient obligés de porter n’importe quoi sous prétexte que c’est Ramadan. Cultivant cette esthétique de la laideur puisée on ne sait où, certains poussent en plus l’observance du jeûne jusqu’à s’interdire tout parfum, savon, voire un simple dentifrice. Sans parler de ceux qui poussent ce radicalisme minimaliste jusqu’à cracher partout et toute la journée afin, prétendent-ils, de ne pas avaler la salive et rompre leur carême.

Mais revenons à notre grande surface. C’est bien connu, un ventre vide n’est jamais de bon conseil et dans ce cas-là on mange d’abord avec les yeux. C’est visiblement le cas de notre homme en gandoura. En déambulant entre les linéaires l’œil aux aguets et le nez en l’air tel un oiseau renifleur en quête de proie, il se précipite sur les denrées et charge le chariot à ras bord. Soudain, il marque un arrêt, jette un regard désolé vers son chariot plein et se demande s’il ne devrait pas en prendre un autre, un peu plus grand. Allez, soyons fous, c’est Ramadan ! Il fouille dans la poche kangourou de sa gandoura afin de vérifier s’il disposait d’assez de liquide. Il hésite, calcule avant de se raviser. Certes, la faim justifie les moyens, mais «Allah ghaleb !» C’est, en désespoir de cause, une formule sagement fataliste que les gens de peu et résignés invoquent souvent pour bien accepter leur sort.

Arrivé ici, on peut quitter notre poste d’observation pour faire, en toute modestie, un peu d’économie puisqu’on est dans un journal qui s’y prête. En effet, les médias et les spécialistes parlent tous les ans de l’impact de ce mois sur l’économie du pays. Le constat est d’une redondance ramadanesque puisqu’il est le même chaque année.

Les uns pensent que si l’agroalimentaire s’en sort, d’autres secteurs en paient les frais, tels le tourisme, la restauration, et la productivité en général ; sans parler de la torpeur qui gagne une large partie du service public pendant une trentaine de jours. Et tous de pointer l’augmentation des prix de la consommation, à cause de la forte demande un mois durant, ce qui grève le budget des ménages et pousse même une grande partie de la population au surendettement. Cette dernière conséquence –comme les premières du reste– n’est pas sans rappeler celles engendrées par la fête du mouton. Une autre tradition, hautement alimentaire et consumériste, qui va bientôt pointer ses cornes et que les experts ne manqueront pas de passer au crible. On reparlera encore de cette «économie du mouton» et de son impact sur la croissance. Là aussi les uns relèveront ce qu’il y a de positif, alors que d’autres pointeront l’impact négatif sur l’économie du pays. Les premiers, désireux d’allier tradition et modernité, soutiennent que «l’économie du mouton» peut relancer la croissance et donc le développement ; les seconds, sceptiques et cyniques ou sécularisés, rétorquent que si c’était vrai, depuis Abraham, ça se saurait…

Mais une question demeure: Comment ménager les croyances intransigeantes des uns et les aspirations modernistes des autres? Tout cela sans incriminer une religion qui n’est pas responsable de ce que nombre de ses tenants en font ou s’imposent dans leur pratique au quotidien. A ce sujet, l’écrivain libanais, Amine Maalouf, fait, à juste titre, ce constat dans son ouvrage, «Les identités meurtrières» : «On donne souvent trop de place à l’influence des religions sur les peuples et leur histoire, et pas assez à l’influence des peuples et de leur histoire sur les religions».