Banques et assurances : les liaisons dangereuses

Pendant la décennie 2 000, un effet de mode s’est emparé des décideurs économiques de ce pays, appelé la promotion des champions nationaux. Que n’avions-nous pas entendu au sujet de ces êtres supérieurs censés prémunir le Maroc des dangers de la concurrence internationale et doter notre pays d’acteurs capables d’en porter le développement en dehors de nos frontières  ?

S’il est vrai que cette lubie fut éphémère, elle nous a légué des géants bancaires tentaculaires contrôlant toute la sphère financière de ce pays. À l’image des gros conglomérats diversifiés des années 70 et 80, leurs performances économiques sont extrêmement faibles. Certaines banques dégagent des ROE (rentabilité des fonds propres) oscillant entre 7% et 8% avec une pente baissière, ce qui a commencé à nourrir les inquiétudes des agences de notation et des institutions financières internationales. Car une baisse prolongée de la rentabilité (profit dégagé par rapport aux capitaux investis) finit par obérer la solvabilité (capacité à faire face aux engagements). Le contrôle qu’exercent ces géants bancaires sur toute la sphère financière commence à devenir un facteur d’instabilité, surtout dans le secteur des assurances, et ce, à trois niveaux : activité, profit et actifs. Le premier facteur de risque est la part croissante des banques dans le CA des assureurs et le contrôle croissant qu’elles exercent dans la branche vie. Dans le dernier rapport de l’ACAPS sur la bancassurance en 2017, on pouvait lire : «La bancassurance a continué, depuis son institution en 2002 par la loi 17-99 portant Code des assurances, à enregistrer des taux de croissance à 2 chiffres depuis 2014. En 2017, cette progression a été de 2% par rapport à 2016. En atteignant un montant de 9,70 milliards de dirhams, sa contribution dans la collecte des primes a doublé en 10 ans (2008-2017). Avec une part de 25% en 2017 contre 23% en 2016 de l’ensemble des primes du marché, la bancassurance s’aligne sur la hausse du volume des primes du secteur qui a atteint le montant de 39 contre 35 milliards de dirhams en 2016. Constituant la véritable source de mobilisation de l’épargne, l’assurance “vie et capitalisation” reste la principale activité pour les bancassureurs. Les agences bancaires ont collecté 9,06 milliards de dirhams sur 16,99 milliards de dirhams des primes “vie et capitalisation” du secteur en 2017 contre 7,41 milliards de dirhams réalisés sur un total de 14,29 milliards de dirhams en 2016. À signaler que cette contribution de la bancassurance dans la collecte des primes de cette branche dans le chiffre d’affaires du secteur ne s’est pas faite au détriment du réseau classique qui a maintenu sa part de 47% au niveau de l’assurance “vie et capitalisation”». Les 3 premières banques de la place contrôlent, à elles seules, 81% de l’activité bancassurance au Maroc et entre 38% et 49% du chiffre d’affaires des trois plus grosses compagnies d’assurances du pays. En étant à l’origine d’une part importante de l’activité des assureurs, les banques en contrôlent également les marges et la rentabilité. Sur une décennie, depuis la crise de 2008, les courbes de rentabilité des banques et des assurances présentent des allures quasi identiques.

En empruntant aux statisticiens un de leurs instruments phares de mesure, on dirait que le taux de corrélation entre la rentabilité des banques et celle des assurances depuis 2008 est de 92%, ce qui est extrêmement élevé. Or, non seulement les courbes semblent se confondre, mais elles affichent une baisse tendancielle relativement inquiétante. En cas de problème, la banque entraînera immanquablement l’assurance dans sa chute, ce qui nous amène au troisième facteur d’instabilité, celui sur les actifs. C’est ce risque que souligne le dernier rapport sur la stabilité financière élaborée conjointement par BAM, l’ACAPS et l’AMMC en 2017. Dans la partie dédiée aux interconnexions entre les banques et les assurances, il est écrit : «Afin d’évaluer l’intensité des liens entre les composantes du système financier, un stress test de contagion a été réalisé sur la base des expositions bilatérales brutes de treize institutions financières marocaines recouvrant huit banques et cinq compagnies d’assurance. Il en ressort que les expositions des banques sur le secteur des assurances représentent seulement 0,3% de leurs emplois, composées majoritairement d’instruments de dette et de capitaux propres. Pour ce qui est des compagnies d’assurances, leurs expositions sur le secteur bancaire représentent une part plus significative de 19% de leurs emplois. Ces expositions sont constituées majoritairement de titres de participation et de propriété (72%), de titres de créance négociables (13%) et de dépôts (16%)». L’analyse de la contagion et de la vulnérabilité montre, toujours selon le même rapport, que «les résultats de ce stress confirment la vulnérabilité des compagnies d’assurance à des défaillances bancaires expliquée par le niveau de leurs expositions vis-à-vis des banques. L’indice de contagion (des compagnies d’assurances par les banques) le plus élevé est associé au secteur bancaire, reflétant l’importance systémique des banques, tandis que l’indice de vulnérabilité (des compagnies d’assurances vis-à-vis des banques) le plus important est observé au niveau des compagnies d’assurances». La taille des gros acteurs bancaires et leurs relations tentaculaires contrôlant toutes les sphères de la finance font que la défaillance de l’un d’entre eux aura des conséquences cataclysmiques sur tout le secteur financier, et, par ricochet, sur toute l’économie. En dépit de ces indices de fragilité concordants, seule notre banque centrale pense qu’il n’y a pas encore le feu. Elle veut même que ces banques commerciales continuent de distribuer des crédits dans une conjoncture où les projets défaillants sont plus nombreux que les fans d’une grande équipe de football.