Banque centrale : juge ou partie ?

Le point de presse tenu par le wali de Bank Al-Maghrib a été un moment d’une grande vacuité où l’on a appris que la Banque centrale n’avait finalement rien à dire, et qu’au lieu de gérer la politique monétaire de ce pays, elle est devenue l’avocate manu militari des banques commerciales qu’elle est censée contrôler.

La critique faite par M. Jouahri du rapport de Fitch aura finalement été l’instant le plus intéressant de la conférence de presse. En effet, l’opinion publique a appris que le patron de la banque centrale a pris la peine d’adresser une lettre à l’agence de notation où il a répondu «argument par argument » à son rapport, car selon lui «nous ne sommes pas une banque centrale bananière et ils le savent». Mais quelle mouche a piqué Bank Al-Maghrib pour se transformer en défenseure des banques commerciales ? N’est-ce pas le travail du GPBM de défendre la réputation de ses membres (son silence en dit long sur la position des principaux concernés) ? Quelle neutralité aura l’Institut d’émission quand il abandonne son siège de juge pour se mettre debout avec l’une des parties ? Sur le fond, l’analyse de Fitch est judicieuse et largement partagée par beaucoup d’analystes. Ces derniers s’inquiètent de la baisse continue de la rentabilité des banques marocaines depuis la crise de 2008, sous l’effet combiné du recul de la marge d’intermédiation (dans le sillage de la baisse structurelle des taux d’intérêt) et de la hausse des créances en souffrance (manifestation de la crise que connaît notre économie). Nous avons nous-mêmes, à plusieurs reprises, mis en garde contre la vulnérabilité des banques marocaines dans les colonnes de cette chronique. Quand les responsables de Bank Al-Maghrib parlent de «résilience des banques marocaines» dans leur réponse à l’agence Fitch, cela ne peut que nous rappeler la mauvaise blague de la résilience de l’économie nationale, qu’on nous avait servie au lendemain de la crise des subprimes. Les effets de cette crise de 2008 que nous avions déniée ont été si violents que nous en payons le lourd tribut à aujourd’hui dans moult secteurs, y compris celui de la banque dont on vient nous vanter paradoxalement la solidité. Il n’en est strictement rien. La rentabilité du secteur est en chute libre, passant de 20,7% en 2007 à 9,5% en 2017. Certaines banques ont annoncé le gel des recrutements, ce qui est une première au Maroc ; d’autres ont ralenti le rythme d’ouvertures de nouvelles agences quand les plus sévèrement touchées par le marasme ont procédé à des fermetures pures et simples. La fragilité du modèle économique des banques marocaines est d’autant plus inquiétante que malgré la faiblesse de leur coût des ressources (61,3% des ressources de nos banques proviennent des dépôts à vue qui ne leur coûtent rien du tout), elles n’arrivent pas à maintenir un niveau de rentabilité acceptable. Cette situation finira par affecter négativement leur niveau des fonds propres et donc leur solvabilité à terme. Ce n’est qu’une question de temps, ni plus ni moins. Nier la trajectoire baissière des indicateurs de performance, en présentant une photo à un instant donné, comme le fait la banque centrale, est une simple fuite en avant.

Le deuxième temps moins fort de la rencontre fut l’annonce du maintien du taux directeur à 2,25 %. Aucune baisse n’a été annoncée pour relancer la machine du crédit, comme ce fut le credo de l’Institut d’émission ces dernières années. Cette croyance était si forte qu’il avait même réuni les banques pour connaître les raisons pour lesquelles la machine du crédit n’avait pas démarré, malgré la diminution des taux directeurs. Les responsables de la banque centrale ont enfin compris qu’il n’y a de lien entre le niveau des taux d’intérêt et la relance de la machine économique que dans des cas bien précis, qui là ne sont pas réunis. Pis encore, les politiques monétaires d’inspiration keynésienne (taux directeurs et niveau de la réserve obligatoire) n’ont plus leur efficacité d’antan sur le niveau d’activité, ni le succès qui fut le leur pendant de longues décennies. Les banques centrales à travers le monde recourent désormais à des outils non conventionnels (assouplissement quantitatif par exemple), sans pour autant retrouver la voie de la croissance. Le niveau du taux directeur n’a que des effets fort limités sur le cours des affaires dans une économie. Il s’agit, en revanche, d’un SMIG pour le secteur bancaire en dessous duquel aucun établissement de crédit ne peut prêter. Cette rente qu’offre la banque centrale aux établissements de crédit est un non-sens économique. Le taux d’intérêt est comme n’importe quel prix, et, à ce titre, il doit être déterminé par la loi de l’offre et de la demande. En effet, quelle que soit la sophistication des outils de calcul développés par une banque centrale, ils ne rendront jamais compte de la réalité du prix de l’argent aussi précisément que la transaction la plus basique entre un demandeur de crédit et un investisseur. Le maintien de cette barrière artificielle fausse tous les prix et ne permet pas au marché des capitaux de s’ajuster convenablement. Compte tenu de la régression observée ces dernières années du rendement de tous les actifs (actions, immobilier et dettes) et en l’absence de perspectives positives de croissance de l’économie marocaine, réduisant ainsi la demande des capitaux, le niveau du taux directeur devrait être beaucoup plus faible que 2,25%. De combien ? Laissons le marché en décider et on saura. Ce qui est en revanche certain, c’est qu’il reflétera mieux la réalité de notre économie qu’une décision bureaucratique.