«Y a-t-il une Loubna Hussein dans le coin» (acte II)

si tous ceux qui font
Ramadan parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement et tous ceux qui le «mangent» en cachette affichaient franchement leurs convictions, cela ferait
bien plus que «six agitateurs»
à  clouer au pilori sur
la place publique.

Parfois, certaines coïncidences sont franchement formidables. Ainsi cette réponse apportée par l’actualité à la question posée sous forme de boutade par ma chronique de la semaine passée. Celle-ci avait pour thème  le courage d’une journaliste soudanaise, Loubna Hussein, partie en guerre contre l’art. 152 du code pénal soudanais qui condamne quiconque «commet un acte indécent ou un acte qui viole la moralité publique ou porte des vêtements indécents». Emprisonnée et menacée de flagellation parce qu’elle a eu «l’indécence» de porter un pantalon, Loubna Hussein  a transformé en tribune son procès pour combattre
ledit article. Son courage et sa détermination retinrent l’attention de la presse internationale, mais au Soudan même l’affaire ne souleva pas les masses. Rappelant la solitude qu’il y a à lutter dans nos pays pour les libertés individuelles, je m’étais posée la question de savoir ce qu’il adviendrait si une journaliste marocaine se retrouvait dans une position similaire, après s’être attaquée par exemple à un article tel, période oblige, celui du code pénal marocain pour ce qui est du «délit de Ramadan(i)». Et de titrer «Y a-t-il une Loubna dans le coin ?». J’étais cependant à mille lieues de me douter que, la plume à peine posée, une réponse à cette question m’attendait sur le fil de la MAP. Le lendemain de l’envoi de la chronique à la rédaction, tombait en effet une dépêche de l’agence de presse nationale, avec ce communiqué outré du Conseil des ouléma de la ville de Mohammédia: «Les populations de la ville de Mohammédia, disait celui-ci, ont été informées de la tentative de rupture du jeûne par un groupe d’agitateurs, en violation de l’un des piliers de l’islam, arguant que cela s’inscrit dans le cadre de l’exercice des libertés individuelles. Le Conseil des ouléma dénonce «avec force» cet acte «odieux» qui défie les enseignements de Dieu et du Prophète …». Et d’apprendre que «ces agissements ont été initiés par la nommée Zineb El Ghazoui, journaliste au Journal Hebdomadaire». Oui, me répondait, un brin taquine, l’actualité, «il y a bien une Loubna Hussein dans le coin : elle s’appelle Zineb El Ghazoui».
Ainsi, pour la première fois au Maroc, un groupe de personnes manifeste publiquement pour l’abrogation de l’art.222 du code pénal. A leur tête, une femme. Certes, ils ne sont que six «agitateurs», certes ils appartiennent à une association inconnue, dénommée «Mouvement alternatif pour la défense des libertés individuelles» mais le fait est là : dans le contexte politique qui est le nôtre, malgré le poids actuel du fondamentalisme religieux sur la société, des citoyens ont eu l’audace de sortir dans la rue pour réclamer le droit d’être libres par rapport à la pratique religieuse. La véhémence du communiqué du Conseil des ouléma qui parle d’«acte odieux» et dénonce ces agissements «avec force», le libellé de la dépêche de la MAP qui, comme s’il s’était agi d’une prouesse extraordinaire à l’égard d’un groupe dangereux de malfaiteurs, souligne que les autorités de la ville «ont réussi à mettre en échec» le rassemblement, tout ceci montre le degré formidable de subversion de l’initiative. En poursuivant et en inculpant les «six agitateurs», la réponse des autorités ne s’est pas faite attendre. Quelle va être maintenant celle de la société civile ? Les organisations des droits de l’homme les plus militantes vont sans aucun doute se mobiliser  pour défendre Zineb et ses compagnons mais qu’en sera-t-il des autres acteurs associatifs et leaders d’opinion ? des hommes politiques? de la presse ? Le débat sur la laïcité va-t-il rebondir à la suite de cette affaire ou bien chacun va-t-il se dépêcher de regarder ailleurs ? Pourtant, si tous ceux qui font Ramadan parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement et tous ceux qui le «mangent» en cachette affichaient franchement leurs convictions, cela ferait bien plus que «six agitateurs» à clouer au pilori sur la place publique.