Aphorismes pour rire

la grammaire nous enseigne et nous renseigne sur une langue, sa richesse et ses finesses mais si, par perfectionnisme ou par peur de la «maltraiter», l’on cherche à  en faire le tour avant d’en faire usage, on risque de ne pas la parler du tout, et de ne pas en profiter.

L’aphorisme, selon la définition classique, est une «proposition concise donnant un caractère sentencieux à l’expression d’un fait communément observé». C’est la définition la plus courte mais aussi la plus proche du sens de la maxime, du proverbe et de la sentence, voire du moins usité parmi les synonymes qu’on lui trouve, à savoir le fameux apophtegme. Ce dernier, comme nombre de figures de styles de la langue française, ressemble à ces mots scientifiques imprononçables à étymologie gréco-latine désignant des maladies ou des médicaments: zeugma, anacoluthe, synecdoque, syllepse, hypotypose, chiasme, antonomase… Comme quoi, une langue, quelle qu’elle soit, ça se mérite. Et pour en creuser le sens et les acceptions de ses mots, il faut en passer par les caprices de ses cheminements et les finesses de ses nuances. Mais tel n’est pas tout à fait le propos de cette chronique de la rentrée. Dans De la littérature, Umberto Ecco consacre tout un chapitre à Oscar Wilde et en profite pour faire une longue digression sur l’aphorisme. Il trouve, par contre, que rien n’est plus indéfinissable que ce dernier que seule la brièveté distingue de la maxime. Car pour lui, si la maxime exprime un propos ou une sentence philosophique, l’aphorisme en fait autant mais en plus long. 

Comme nous avons parlé, au début, de grammaire et de figure de style en cette rentrée, scolaire, politique et, espérons-le, culturelle, il y a un aphorisme que Ecco a déniché chez un maître italien en la matière, Pitigrilli, qui a livré cette subtile définition : «Grammaire : instrument compliqué qui enseigne les langues mais vous empêche de parler». C’est concis, fin, rigolo et tellement vrai car souvent vérifiable. La «grammaire est une chanson douce», disait l’écrivain académicien français Erik Orsenna. Oui peut-être, mais lorsqu’on connaît la musique. Pourtant, l’apprentissage d’une langue pourrait se faire sans passer par la grammaire. Parfois, d’ailleurs, on se met à comprendre et apprécier une langue et donc à s’intéresser à sa grammaire après l’avoir plus ou moins maîtrisée. En tout cas après l’avoir bien parlée. Nombre de locuteurs de l’anglais se sont mis à la grammaire après avoir parlé et lu dans cette langue. Il en est de même pour le français et même, mais plus difficilement, de l’arabe dit classique. C’est un peu le cas de certains musiciens et même compositeurs qui savent jouer d’un instrument sans pour autant être capables de déchiffrer une partition. Car si l’on devait connaître par cœur toutes les règles et exceptions de la grammaire d’une langue avant d’en user, on serait condamné au mutisme. C’est en cela que le maître en aphorisme italien a raison. La grammaire nous enseigne et nous renseigne sur une langue, sa richesse et ses finesses mais si, par perfectionnisme ou par peur de la «maltraiter», l’on cherche à en faire le tour avant d’en faire usage, on risque de ne pas la parler du tout, et de ne pas en profiter. Cela pourrait être un des angles du fameux débat sur l’apprentissage de la langue arabe «fos’ha». Un débat qui excite tant les tenants de la «darija» qui veulent tout jeter par-dessus bord, tout en indignant les puristes et opposants à la moindre réforme de l’arabe classique. Le débat n’est pas encore tranché. Le sera-t-il un jour ? En attendant, on use comme on peut de cette belle langue arabe que d’aucuns tiennent à conserver dans son bel écrin sans pour autant en faire l’usage qui sied à son présent et pour le plus grand nombre. Finalement, le temps en fera ce qu’il a fait de toutes les langues de l’humanité depuis la nuit des temps. Mais comme dirait l’autre, c’était quoi déjà la langue d’Adam ?  

Pour revenir aux aphorismes et à leur valeur littéraire ou philosophique, il en est, et des meilleurs, qui ne se revendiquent ni de l’une ni de l’autre. Ils ne tendent qu’à dire en riant ce que d’autres clament sentencieusement. Ils se réclament du parti d’en rire. C’est là leur seul parti pris dans ce monde agité où tout vous pousse au repli identitaire, à l’appartenance grégaire, ce nouveau tribalisme des temps modernes. Voici donc pour la route, pour le doute et plus si affinités, quelques aphorismes puisés dans ce que Umberto Ecco avait lui-même chiné d’ici, de là : «L’humanité se prend trop au sérieux. C’est là le péché originel du monde. Si les hommes des cavernes avaient su rire, l’Histoire aurait été bien différente.» ; «Si vous détruisez les statues, préservez les socles. Ils peuvent toujours servir.» ; «J’ai rêvé de Freud. Qu’est-ce que ça signifie ?», «J’adore parler de rien. C’est le seul domaine où je connais tout».