Abdellah Ibrahim, l’homme qui a personnifié toute une génération

Abdellah Ibrahim occupa le fauteuil de Premier ministre, côtoya les plus grandes figures politiques de son temps, échangea avec Sartre, Breton et Mauriac mais jamais les honneurs n’eurent raison de l’homme qu’il fut. Un nationaliste de la première heure et un intellectuel d’une rigueur exemplaire qui sut, sa vie durant, « rencontrer triomphe après défaite et recevoir ces deux menteurs d’un même front ».

Il occupa le fauteuil de Premier ministre, côtoya les plus grandes figures politiques de son temps, échangea avec Sartre, Breton et Mauriac mais jamais les honneurs n’eurent raison de l’homme qu’il fut. Un nationaliste de la première heure et un intellectuel d’une rigueur exemplaire qui sut, sa vie durant, «rencontrer triomphe après défaite et recevoir ces deux menteurs d’un même front» (Rudolph Kipling ). Près de huit ans après sa disparition en 2005, la ville de Casablanca s’est enfin honorée de donner son nom à l’une de ses plus grandes artères. Depuis ce samedi 16 novembre, l’ancienne route d’El Jadida qui commence au boulevard Ghandi pour aller jusqu’aux facultés s’appelle désormais Abdallah Ibrahim. Le moment – la veille de la fête de l’indépendance- était bien choisi pour honorer ainsi l’un de ceux qui, outre que d’avoir été parmi les premiers à lancer le combat (signataire du Manifeste de 1944) ont œuvré pour que l’indépendance une fois advenue, se consolide. En empruntant cette longue artère, les étudiants auront ainsi tout loisir de méditer le parcours de cette grande figure du nationalisme marocain dont l’exemple aide à ne pas oublier que la politique peut être autre chose qu’une mesquine affaire de pouvoir et d’intérêts personnels.

En posant la question autour de soi, un constat laisse sans voix et donne, une nouvelle fois, la mesure de la «qualité» de notre enseignement : la plupart des jeunes à qui l’on demande s’ils connaissent Abdallah Ibrahim vous répondent par la négative ! Non, ils ne connaissent pas le fondateur avec Mehdi Ben Barka de l’UNFP (son SG jusqu’à son décès en 2005), le «père spirituel du syndicalisme marocain» qui, avec Mahjoub Benseddiq, créa l’Union marocaine du travail (UMT), ils ignorent qu’en 1958, le Maroc eut un gouvernement socialiste (le premier) dont il fut le chef et à la tête duquel il initia parmi les réformes et les institutions majeures du pays (création de la monnaie nationale, de la CNSS, de la SAMIR, de la CDG, de la BMCE, etc.). Tout cela, on ne leur a pas enseigné et il y aurait tout lieu de s’interroger sur la raison.

On ne peut, en quelques lignes, résumer l’histoire d’un homme qui, après avoir été parmi les grands acteurs de la scène politique marocaine, a choisi de se retirer de celle-ci dès lors que le jeu exigea des compromis que sa rigueur intellectuelle et son éthique ne pouvaient autoriser. Car l’ancien président du conseil était d’une intransigeance telle en matière de principes qu’il préféra prendre une retraite politique prématurée (1976) plutôt que de risquer une quelconque compromission. Il n’en demeura pas pour autant inactif, mettant à profit le temps dégagé pour se consacrer pleinement à son autre vie, celle de la réflexion et de la diffusion du savoir. Car Abdallah Ibrahim, outre que d’être un politique était un érudit et un professeur. Tant que sa santé le lui permit, il enseigna à la faculté, contribuant ainsi à la formation intellectuelle de bien des personnalités aujourd’hui actives dans le champ politique et associatif. En même temps, il s’adonna à l’écriture, commettant ainsi plusieurs essais majeurs de pensée politique.

Abdallah Ibrahim a personnifié toute une génération d’hommes politiques marocains dont le dévouement à la cause Maroc et au bien collectif ne souffrait aucune faille. A l’heure où la politique n’est plus perçue que comme un marécage peuplé de caïmans qui s’entredévorent, il est bon de se ressouvenir que celle-ci eut ses moments de grandeur et de noblesse. A croire que cette activité a besoin de l’adversité pour donner le meilleur d’elle-même et faire que ses acteurs, portés par la cause qu’ils défendent, s’oublient en celle-ci. C’était le cas de Abdallah Ibrahim mais également de bien d’autres sur lesquels le voile de l’oubli est retombé.

A l’époque actuelle, les personnalités politiques de la stature d’un Abdallah Ibrahim font cruellement défaut pour l’étendue et la richesse de leur érudition. Ainsi Abdallah Ibrahim a-t-il commencé par recevoir une formation traditionnelle. Né en 1918, il a suivi l’enseignement de la medersa Ben Youssef de Marrakech dont il est sorti aalem. Ensuite, il s’est rendu à Paris en 1945 pour étudier la philosophie à la Sorbonne. L’occasion pour lui de prendre part au bouillonnement intellectuel qui marquait alors le Quartier latin au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. C’est donc fort de cette fréquentation à la fois des classiques musulmans et des grands penseurs occidentaux (Hegel, Marx, Nietzche, etc.) qu’il traça son parcours politique. Combien de nos leaders actuels pourraient en dire autant aujourd’hui ? Cette capacité à connaître intimement  la pensée de l’autre tout en maîtrisant parfaitement la sienne faisait la force des hommes comme Abdallah Ibrahim. Des hommes dont l’éclairage et la boussole nous auraient été bien précieux par les temps qui courent.