Un salarié a-t-il le droit de penser ?

Le franc-parler est à  concevoir comme une ressource de matière grise extrêmement féconde.
La possibilité de la franchise dans son mode de fonctionnement interne figure parmi les fondements
de la performance d’une entreprise.

Le philosophe Alain affirmait que «penser, c’est dire non». Oui, mais voilà… est-ce applicable dans notre travail ? Le bon père Alain est mort en 1951, et ses propos sur le bonheur, il faut le reconnaître, ne figurent pas au premier rang de la littérature d’entreprise. Sans compter qu’il s’en est passé, dans nos modèles d’entreprise, depuis quelque 60 ans, de ces évolutions qui n’ont pas forcément forgé des entreprises modèles ! Hum !
Bon, soyons raisonnables : par «dire non», il ne faut pas forcément entendre une rupture révolutionnaire du lien de subordination qui relie légalement le salarié à son entreprise en général, et à son patron en particulier. Bien sûr que non. Mais plutôt une salutaire résistance à cet insidieux «toujours plus» qui n’en finit pas de tenir lieu – imposture légale et morale – de contrat professionnel. Une résistance professionnelle et personnelle à tout ce qui conduit, par une logique de pure gestion de moyens et non de sens, à une rupture contractuelle de fait, à mal faire son travail, à mal exercer son métier parce que, sans cesse et indéfiniment, il faut faire plus avec moins. Mais, me direz-vous, il faut que le salarié – en tant que salarié, quoi ! – sacrifie au saint pragmatisme, qui veut toujours que la dernière priorité énoncée par un dirigeant, eu égard à l’état de son foie, à la pression de l’actionnaire et peut-être même, parfois, à une bonne idée, fasse ce pour quoi il est payé : dire «oui». Encore oui. Toujours oui. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça, un point c’est tout : «oui». Le salarié a-t-il le droit de dire non? Non ! Un cadre supérieur, grand homme d’expérience, avec lequel j’abordais un jour la question, me fit remarquer que, dans une entreprise, «on ne dit pas non à son président». Hélas, trois fois hélas ! je crains bien qu’il n’ait raison. C’est bien ainsi que s’établit progressivement cette dichotomie si dommageable – doux euphémisme – entre le salarié et… le professionnel. Schizophrénie ordinaire qui vous aurait démotivé un régiment de Carthaginois en campagne aussi sûrement que les ressources humaines d’aujourd’hui. Car tel est bien le résultat : le salarié n’est plus considéré comme professionnel. Fi du professionnel, vive le salarié, et encore pas pour trop longtemps! Le salarié n’a pas à penser, et le professionnel doit se taire ; quant à l’homme… mais quel homme ? J’imagine bien un Diogène des temps modernes, DRH chaplinien à ses heures, se promener en plein jour dans les couloirs de l’entreprise muni d’une lanterne allumée et déclarant à ceux qui l’interrogeraient sur l’incongruité de son comportement : «Ce que je fais ? Mais enfin…je cherche un homme !».

Les entreprises qui vieillissent sont celles où la parole est interdite
Allez, trêve d’ironie. Au risque de me répéter, je voudrais me faire bien comprendre : un professionnel avéré, qui donc possède une certaine maîtrise des relations entre les causes et les effets d’une action, quelle qu’elle soit, et qui en garantit la reproductibilité et le perfectionnement dans le temps, ne peut demeurer passif devant des options et des orientations dont il pense qu’elles compromettent sa déontologie, son éthique ou son efficacité. Ceci ne signifie pas qu’il campera toujours sur ses positions, sans jamais se ranger à un autre avis, éventuellement mieux étayé ; cela signifie justement que c’est dans un éclairage mutuel et une argumentation solide que se conditionnent son adhésion et son efficience, et non dans la servilité de principe à la pensée unique. Disons-le clairement: la possibilité de la franchise dans son mode de fonctionnement interne est un des fondements de la performance d’une entreprise. Comment maintenir la motivation d’un professionnel, si on ne respecte pas son expertise ? Et comment respecter son expertise en lui déniant son droit, ou plutôt son devoir, de dire «non», c’est-à-dire de «penser» ? Ce sont des questions de bon sens. La pensée unique a trop vite fait de réduire les doutes et les critiques à des «états d’âme», se croyant dès lors autorisée à les rejeter avec un mépris certain… voire à les interdire ! Les entreprises dans lesquelles ceux qui osent parler doivent s’attendre à un retour de bâton sont très clairement en train de vieillir et de se refermer sur elles-mêmes. Elles sont en danger à moyen et long terme, et leurs professionnels les plus dynamiques sont probablement déjà en train de regarder ailleurs… Le franc-parler, bien avant d’être impertinent ou politiquement incorrect, est à concevoir comme une ressource de matière grise extrêmement féconde. Oser penser est ainsi une qualité qui nourrit la compétence collective. Savoir le suggérer et en créer les conditions est un art qui fait partie intégrante du management, au quotidien, nonobstant les mœurs tribales d’opacité qui ont cours dans nos jolis bureaux. Au lieu d’être une atteinte à notre pouvoir ou à nos prérogatives de décideurs ou de responsables, sa possibilité explicite conforte, pour nos interlocuteurs, une authentique autorité de fond qui est sans aucun doute un des plus grands facteurs-clés de succès. Mais, comme disait Louis XIV dans ses mémoires : «Ô combien il est difficile, Monsieur, lorsqu’on peut ce que l’on veut, de vouloir ce que l’on doit !».