Travailler dans une ONG : Entretien avec Salah Abdellaoui ,Directeur exécutif d’Amnesty International Maroc

«Il est très difficile d’entrer en compétition avec les entreprises sur le plan de la rémunération»

«A l’instar de n’importe quelle entreprise, c’est en étant professionnel dans la gestion d’une ONG qu’on peut devenir efficace et réussir», précise Salah Abdellaoui, directeur exécutif d’Amnesty International Maroc. Selon lui, ce sont les compétences qui priment, et travailler dans ce secteur n’est absolument pas synonyme d’amateurisme. Une question de survie dans un contexte financier pas toujours évident. Explications.

– Au Maroc, le travail dans une organisation non gouvernementale (ONG) ou une institution de la société civile a toujours été associé au bénévolat. Est-ce toujours d’actualité ?

Il est vrai que les bénévoles constituent le socle de toute association ou institution à but non lucratif. C’est grâce à eux notamment que le travail de terrain est mené, que ce soit dans le cadre de campagnes d’actions, de formations, de collectes de fonds ou de prise de contact avec les gens. Toutefois, de nos jours, ce type d’organisations n’est pas (plus) géré par des volontaires. Quand on parle de bénévole, cela suppose que la personne a déjà une autre occupation professionnelle et consacre uniquement une partie de son temps libre à la cause. Or une ONG a besoin d’un personnel entièrement dédié à sa gestion et son fonctionnement au quotidien, une entité administrative qui gère, supervise et reste au service de ces bénévoles. Dans le privé par exemple, une entreprise qui réussit est une entreprise structurée dont les ressources, qu’elles soient matérielles ou humaines, sont mises en place et déployées de manière optimale pour atteindre l’efficacité. Mais cela est d’autant plus vrai pour le cas d’une structure comme une ONG. Nous avons également besoin d’un directeur général ou président qui s’occupe de tout ce qui est relatif à la stratégie, planification, analyse politique et représentation de l’organisation auprès des tiers, d’un directeur exécutif pour la supervision des tâches au quotidien et de plusieurs responsables de projets. Dans le cas d’Amnesty International Maroc, on est actuellement 8 salariés. Pour les bénévoles, cela dépend des périodes, mais nous comptons 5 à 10 qui viennent par semaine pour travailler sur des projets ponctuels. Cela représente à peu près 20 % de notre effectif.

– Quels sont alors les profils les plus recherchés ?

Etant une organisation qui se fixe comme objectif la défense des droits de l’homme au niveau national comme international, notre choix se porte naturellement sur des chercheurs et des universitaires qui travaillent et font de la collecte d’informations sur la même thématique, qu’ils soient de formation économique, sociologique, politique ou juridique. Cela aide beaucoup le travail de communication et plaidoyer que l’on effectue auprès des autres instances et autorités. Nous avons également besoin d’un travail plus classique de bureau : une personne à l’accueil qui s’occupe des tâches de secrétariat et de comptabilité, une autre de spécialité RH qui s’occupe de la mobilisation et des relations avec les adhérents et bénévoles, recrutement de nouveaux membres pour les différents plans d’action et manifestations de notre organisation, quelqu’un avec une formation de communication marketing pour les relations externes et des personnes pour s’occuper des différents projets et plans d’action. Ces derniers représentent la grande partie du personnel et doivent avoir impérativement une expérience en gestion et planification de projets. Pour le profil académique nous recrutons toujours des personnes bac+4 et plus. Il faut également être très autonome, capable de travailler en groupe et posséder des habilités de communication. La langue anglaise est en ce sens un impératif et pas seulement un atout.

– Les compétences que vous citez ne diffèrent finalement pas de celles requises pour n’importe quel autre travail dans le secteur privé. Aucune spécificité relative aux ONG et institutions à but non lucratif ?

On ne travaille pas dans une ONG comme on travaillerait dans une entreprise. Il est important de partager les valeurs de cette organisation. Dans le cas d’Amnesty International, l’un des points les plus importants reste l’acceptation de l’autre et la capacité de travailler dans une équipe très diversifiée aux multiples tendances et orientations, qu’elles soient culturelles, religieuses ou sociales. Le travail dans ce type d’organisation est d’abord un engagement moral avant d’être un engagement formel et administratif. Mais généralement, quand les gens décident d’opter pour une organisation non gouvernementale, il y a toujours cette prédisposition au travail associatif et à la cause de cette organisation. Malheureusement, et contrairement aux idées reçues, on a plus de difficultés à trouver un profil compétent et qui maîtrise son domaine d’expertise plutôt que de trouver un profil engagé à notre cause. Des personnes expérimentées avec la capacité de gérer et planifier et mener à bout des projets, voilà ce dont on manque.

– Est-ce qu’il n’y a pas d’offre de formation qui répond aux exigences de pareilles organisations et qui fournit des profils intéressants ?

Il faut dire que les études théoriques que l’on reçoit aux écoles et universités restent insuffisantes pour préparer les personnes au travail et défis qu’ils peuvent rencontrer dans ce secteur. Il faudrait que la personne s’investisse personnellement dans des stages, formations et différentes missions afin d’avoir l’expérience nécessaire. Seuls quelques instituts et écoles intègrent les stages et le bénévolat dans des ONG et des associations comme éléments obligatoires dans le cursus de leurs étudiants. L’enseignement classique n’offre donc pas de réelles formations qui préparent les étudiants au travail dans pareilles organisations. Mais on touche ici à un problème que rencontre même l’entreprise puisqu’il concerne la capacité du système éducatif à fournir des éléments complètement opérationnels capables de s’intégrer facilement aux impératifs du marché du travail. Une fois le bon candidat trouvé, il ne faut plus le lâcher. C’est pour cela que la quasi-totalité des contrats proposés sont des CDI saufs dans de rares exceptions, comme le lancement d’un projet pilote par exemple qu’on n’est pas sûr de reconduire, où on propose alors des contrats à durée déterminée. Il est vrai qu’on a toujours besoin de ressources humaines sur des périodes précises pour avancer plus rapidement sur un projet déterminé mais le budget limité ne nous permet pas de telles dépenses.

Vous soulevez la question du financement qui justement revient souvent lorsqu’on parle d’ONG. Tout le monde s’accorde à dire en effet que le manque de moyens fait que les salaires proposés ne sont pas au même niveau que ce que pourrait offrir une entreprise dans le secteur privé. Comment gérez-vous cette contrainte ?
Il est très difficile d’entrer en compétition avec les entreprises sur le plan de la rémunération. Cela rend la tâche doublement compliquée puisque d’un côté nous avons du mal à trouver des profils expérimentés et opérationnels, et, lorsque c’est le cas, les salaires qu’on propose ne sont pas du tout attractifs face à ceux du secteur privé, les profils qui répondent aux critères préférant généralement intégrer une entreprise. Sauf, bien sûr, dans de rares cas où la personne est engagée dans une cause et préfère renoncer au surplus matériel (entre 20 et 30%) pour ses convictions. Finalement, même si les besoins en efficacité et professionnalisme sont les mêmes dans les deux secteurs, le caractère lucratif et la quête de rentabilité font que l’entreprise payera généralement mieux qu’une organisation ou une association. De toute façon, la question du financement limité impose aux organisations telles que la nôtre une gestion plus parcimonieuse dans toutes les fonctions et pas uniquement celle du recrutement. Nous travaillons généralement à moyen terme sur des budgets de deux ans et essayons de garder l’équilibre entre les différents projets et missions.

– Qu’en est-il des plans de carrière et quelles sont les possibilités d’évolution au sein des ONG ?

L’évolution est tout à fait possible dans ce secteur. Beaucoup d’opportunités de carrière sont offertes suite au développement qu’a connu la société civile ces dernières années au Maroc, que ce soit avec l’émergence d’organisations et d’associations marocaines ou l’implantation d’organisations internationales. On se dirige également vers plus de professionnalisme avec le recrutement de profils compétents qui s’occupent des tâches de gestion et de planification stratégique qui étaient confiées auparavant aux bénévoles. Cette mutation a engendré une sorte de concurrence sur le marché du travail avec l’ouverture de nombreuses possibilités pour des postes au Maroc et à l’étranger, pour le compte d’ONG, instances internationales ou même dans la diplomatie. La formation continue est également de la partie. Plusieurs formations, séminaires et stages aussi bien au Maroc qu’au niveau international sont offerts pour les membres et collaborateurs. On peut même offrir une formation dans un institut ou école pour le compte du personnel. Cela représente un apport non négligeable et une motivation supplémentaire pour les personnes qui désirent construire un plan de carrière évolutif. Enfin, nous disposons d’un système d’évaluation annuelle où nous revenons avec chaque salarié sur l’évolution de son travail, les résultats et les objectifs qu’il a atteints ainsi que les difficultés rencontrées.