Travailler dans une ONG : Entretien avec Béatrice Beloubad, Directrice nationale de SOS Villages d’Enfants

«On ne s’improvise pas travailleur social»

Quand on parle de travail dans les organisations à but non lucratif, nombreuses sont les personnes à penser immédiatement au bénévolat puisque opérant dans un secteur reconnu par son caractère social et caritatif. Cependant, dans plusieurs cas, des personnes ont choisi d’y consacrer tout leur temps et de faire carrière dans ce genre d’organisations comme dans n’importe quelle autre entreprise privée. Béatrice Beloubad, directrice nationale de SOS Villages d’Enfants, fait le point sur la question.

– Quelles sont les exigences pour une association comme SOS Villages d’Enfants ?

C’est vrai que travailler dans une association à but non lucratif présente un caractère social, mais cela ne veut pas dire charité. Dans le cas de SOS Villages d’Enfants, chaque collaborateur se consacre à plein temps. Une mère SOS, à titre d’exemple, va passer 24h/24 dans la maison familiale avec les enfants et ce 6 jours par semaine.
Pensez-vous que l’on peut demander à un bénévole aussi engagé soit-il d’être présent autant de temps ? Sans compter le niveau d’exigence requis pour travailler avec les bénéficiaires, pour assurer une bonne qualité de prise en charge par exemple. Car, que ce soit sur le terrain ou pour les équipes de collecte de fonds, le travail dans une association nécessite un fort engagement personnel et une grande disponibilité, que ce soit envers les bénéficiaires ou vis-à-vis des donateurs. Cela implique de ne pas vouloir faire carrière à tout prix et requiert un certain désintéressement ; les métiers y sont passionnants mais les évolutions de carrière en termes de progression dans la hiérarchie limitées ; l’altruisme, l’empathie et l’envie de «faire le bien» doivent être au cœur de la décision de travailler en association.
n Avoir la fibre sociale et cette volonté d’aider les autres suffit-il pour travailler dans ce secteur ?
Le travail dans les associations requiert tout d’abord un haut niveau de qualification. On ne s’improvise pas travailleur social, les fiches de poste chez SOS Villages d’Enfants sont très précises et les objectifs sont clairement fixés pour chaque collaborateur. Les personnes souhaitant s’impliquer dans l’associatif doivent donc répondre à des exigences élevées de qualité dans leur intervention auprès des enfants. Elles reçoivent une formation spécifique, et doivent être en mesure d’organiser le temps de travail des enfants et des jeunes, de participer à différentes rencontres et séminaires pour être le porte-parole de l’association. Les mères SOS doivent avoir au minimum le niveau du baccalauréat, les éducateurs une licence….

– Quels sont les freins et obstacles que vous rencontrez au quotidien ?

En premier lieu, il y a le manque de personnel compétent et déjà formé. Cela oblige les associations à consacrer une part non négligeable de leurs budgets à la formation du personnel dont elles ont besoin pour assurer un travail de qualité sur le terrain. Ce qui représente à la fois une perte d’argent mais aussi une perte de temps puisqu’un collaborateur répond très rarement à nos critères d’exigence dès son arrivée au sein de nos équipes. La formation et l’encadrement des collaborateurs mobilisent des ressources humaines et financières précieuses qui pourraient être utilisées à des fins plus utiles si le personnel arrivait déjà formé. Cela soulève la question de la formation. Il n’existe pas au niveau national de formation aux carrières sanitaires et sociales mise à part la formation de l’Institut royal de Rabat qui dépend du ministère de la jeunesse et sport. Or cette formation forme des cadres uniquement pour les besoins du ministère et ne résout donc pas la problématique des associations. Par ailleurs, les diplômes étrangers ne sont presque jamais reconnus au niveau local, empêchant les bonnes volontés parties se former à l’étranger de revenir créer des écoles privées qui pourraient pallier les manques de l’Etat. Enfin, la fidélisation des collaborateurs est aussi une vraie problématique. Les rémunérations basses qu’offrent les ONG aux collaborateurs liées au fort engagement personnel que requiert le travail associatif conduisent à un turnover élevé pour certains postes qui impacte la qualité du travail avec les enfants et jeunes et les résultats.

– La question des financements et de l’argent dans le secteur caritatif et social est encore taboue au Maroc. Pourquoi ?

Cet état de fait est dû au manque de moyens des ONG. Les associations ne reçoivent en effet que très peu d’argent de l’Etat pour couvrir de façon régulière leurs frais de fonctionnement et rencontrent de grandes difficultés pour rassembler de façon stable et pérenne les fonds dont elles ont besoin pour fonctionner. De plus, elles se doivent de consacrer le maximum des fonds levés pour répondre aux besoins les plus urgents des bénéficiaires en détresse, au détriment des rémunérations des collaborateurs. Car il faut le dire, les rémunérations en ONG sont basses, souvent bien plus basses que dans le privé. A cela s’ajoute aussi la précarité de certains emplois en ONG qui ne déclarent pas leurs personnels et peinent même parfois à les payer dans les temps faute de fonds réguliers.
Ensuite, il faut aussi se dire que les bailleurs de fonds ne sont jamais très enclins à payer des salaires, tous les bailleurs souhaitant financer des actions tangibles (des livres, de la nourriture, des soins…), ce qui rend la tâche ardue pour les collecteurs de fonds et ne permet pas d’aligner les salaires sur ceux du privé. Enfin, une circulaire du Premier ministre datant de 2003 interdit de financer la part salariale dans les ONG. C’est une aberration totale ! Les associations sont avant tout des prestataires de service qui tentent d’apporter des réponses aux besoins d’une partie en danger de la population du pays. Cette circulaire, qui s’adresse à tous les bailleurs de fonds (étatiques, mais aussi aux entreprises et aux particuliers) continue à être mise en pratique, il sera impossible pour les associations de continuer à intervenir sur le long terme avec un personnel compétent, engagé, formé et efficace qui fournit un travail de qualité… sans être payé !