Savoir dire non sans rompre le dialogue : Avis d’Ahmed Al Motamassik, Sociologue

« Savoir dire non, c’est apprendre à  dire oui à  soi-même ».

Pourquoi a-t-on du mal à dire non ?

Pour répondre à cette question d’une manière pertinente, il est nécessaire de se prémunir de deux dérives qui risquent de donner des effets pernicieux sur le comportement des individus concernés par ce phénomène. La première dérive est sémantique, relevant du sens qu’on attribue à l’expression : on croit que pour s’affirmer il faut dire non à tout bout de champ. Attitude excessive qui risque d’isoler l’individu de son entourage et d’obérer son relationnel. Un exemple qui  illustre cet aspect : après une formation sur «Comment oser dire non», le personnel commence à refuser d’accomplir certaines tâches sous prétexte qu’il faut s’affirmer en disant non.

L’autre dérive est d’ordre psychologique. Elle est générée par certains apprentis psychologues qui, à force de matraquer les participants par des  injonctions genre «Oser dire non», avoir «le courage de dire non et de refuser» provoquent  l’effet inverse, c’est-à-dire la culpabilisation en renforçant involontairement l’impuissance à faire face à sa propre passivité. Souvent nous exhortons les personnes à dire non en les orientant ainsi vers des attitudes perçues comme la base de l’efficacité personnelle sans prendre en compte les enjeux, les risques et les conséquences pour leur travail, leur vie sociale et familiale.

De quoi s’agit-il donc ?

«Dire non» est une attitude et une technique de l’empowerment individuel qui est «la façon par laquelle l’individu accroît ses habiletés, favorisant l’estime de soi, la confiance en soi, l’initiative et le contrôle» en vue de renforcer sa capacité à satisfaire ses besoins, à régler ses problèmes et à mobiliser les ressources psychologiques nécessaires de façon à se sentir en contrôle de sa propre vie.  En somme, savoir dire non c’est apprendre à dire oui à soi-même.

Qui est concerné par cela ?

Toute personne passive qui n’arrive pas à s’affirmer et qui dit oui à des demandes d’autrui en escamotant ses propres priorités au détriment de sa santé et de son bien-être.
 
Pourquoi ces personnes adoptent-elles cette attitude de soumission ?

Eric Berne, père de l’analyse transactionnelle, ramène les causes de la peur de dire non aux illusions suivantes : le désir de plaire (je veux qu’elle m’aime), le besoin d’être approuvé ou validation de soi (j’aimerais les rendre heureux), la peur de blesser les autres (elle aurait tellement de peine si je lui disais non), la peur d’être rejeté (il ne me pardonnera jamais), la culpabilité (j’aurai l’impression d’être tellement égoïste), la soumission à l’autorité (il faut que je le fasse, c’est mon patron), la réciprocité (je peux avoir besoin du même service à mon tour), la conformité aux attentes (je crois à la coopération), l’identification (et si j’étais à sa place), le devoir (c’est mon devoir), le sacrifice (je le ferai jusqu’au bout quitte à en souffrir).

Comment l’expliquez-vous d’un point de vue sociologique ?

Les causes explicatives résident essentiellement dans le mode de socialisation du Marocain et de la Marocaine. Nous entendons par là tous les mécanismes culturels et éducatifs de l’intégration des valeurs sociales et leur appropriation par l’individu. Cette dernière est constitutive du socle de notre personnalité de base. Il faut dire que l’éducation traditionnelle marocaine amène l’individu à accepter comme légitime et normal l’attitude de soumission. Par ailleurs, cette soumission se fait selon quatre figures de l’autorité : le respect des aînés, la soumission au père, au professeur et à l’autorité légitime du pouvoir. Nous renforçons ces valeurs en complimentant les personnes sur leur attitude pudique et respectueuse. Cette attitude est cultivée aussi dans les entreprises où le respect de la hiérarchie est un élément important de la grille de l’évaluation annuelle et des profils “promouvables”.

Y a-t-il des techniques pour le dire ?

Il n’existe pas de recette miracle pour apprendre à dire non. Par contre, nous pouvons tracer quelques pistes en vue de développer sa capacité de s’affirmer. Il faut dire que cela dépend, en grande partie, des enjeux constitutifs du jeu social et professionnel. Ces enjeux sont d’ordre matériel et financier, d’ordre politique (avoir plus de pouvoir) ou d’ordre symbolique (avoir plus de crédibilité). Or, dire non ou oui dépend de ma perception des enjeux et de la valeur que j’accorde à tel ou tel aspect de la situation. Les gourous du management articulent ce genre de dynamique autour de l’axe relationnel et l’axe du résultat. En conjuguant les deux instances nous aurons la combinatoire suivante :

– Si la relation est très importante pour nous, nous pouvons faire des concessions et accéder à une partie de la demande d’autrui, essentiellement ce qui est possible pour moi et qui ne piétine pas trop sur la réalisation de mes objectifs.
– Si le résultat est important pour moi et que la relation n’a pas d’importance à mes yeux il devient impératif d’avoir le courage de dire non sans concession.
– Si relation et résultat sont importants pour moi, il est nécessaire d’adopter des attitudes de négociation.
– Si ni la relation ni le résultat ne m’intéressent, autant dire un non net et catégorique.

Grâce à cette matrice nous pouvons évaluer la situation et nos intérêts et agir en conséquence.
D’une manière générale, dire non c’est l’art de s’affirmer  sans blesser une personne et sans perdre notre influence. Pour cela il est nécessaire d’adopter une attitude d’assertivité qui commence d’abord par dire «Je ». Cela me permet d’assumer mon attitude et d’aller vers une situation plus équilibrée entre mes besoins et mes désirs et le désir d’accéder au besoin d’autrui et satisfaire sa demande. De refuser sans agressivité en évoquant les faits et en proposant d’autres options pour répondre à la demande d’autrui. D’exprimer nos désagréments d’une manière franche et concise sans se justifier et s’excuser.

Comment cela se répercute sur l’individu s’il n’arrive pas à s’affirmer ?

Les conséquences peuvent être désastreuses pour soi et parfois pour les autres. Frustration, démotivation, stress,  dépassement des délais et délaissement des activités personnelles épanouissantes renforcent l’isolement et l’exclusion de la personne. Cela impacte négativement son travail et son devenir social, professionnel et psychologique.