Savoir dire non sans rompre le dialogue

Ne pas savoir dire non est un véritable handicap. Refuser ne signifie pas nécessairement s’opposer à  l’autre, cela peut aussi illustrer l’affirmation
de soi-même et de ses valeurs.

«Non, je ne pourrais pas vous rendre ce service !». A priori, rien n’empêche de refuser une sollicitation. Mais souvent, on se sent bloqué, on a peur de décevoir, peur d’avoir une réponse encore plus acerbe, peur de briser une relation… Certaines personnes sont incapables de le dire, car, inconsciemment, cela renvoie à une expérience personnelle antérieure.

Ainsi, les psychologues interprètent cet handicap par les inhibitions dues à l’enfance ou à l’éducation. Ce qui veut dire que l’individu doit pour pouvoir, à un moment donné, se faire violence pour se sortir de cet embrigadement. Pour certains, c’est la culpabilité qui les empêche de refuser parce qu’ils l’éprouvaient dans leur enfance face à un parent exigeant ou autoritaire.
Pour comprendre cette difficulté, Ahmed Al Motamassik, sociologue d’entreprise, souligne à cet égard que les raisons sont souvent d’ordre social. A son avis, le blocage serait plutôt provoqué par le poids de la société qui veut que tous ses acteurs respectent des normes identiques et donc se soumettent. Ainsi, de peur d’être écarté, on est tenté de s’effacer. Ce qui confirme que «le poids des valeurs sociétales, religieuses voire communautaires est tellement important qu’ils restent prégnants dans notre vie. Et donc, toute forme de différenciation est souvent mal interprétée», explique-t-il. Il n’en demeure pas moins qu’il est important de se tailler une certaine parcelle de liberté. D’ailleurs, il est admis aujourd’hui que c’est dans l’opposition qu’une organisation tire sa force pour avancer. Mais il ne s’agit pas de s’opposer à tout bout de champ rien que pour s’affirmer et pour cacher une faiblesse ou une incompétence.

La première des choses est de ne pas culpabiliser

Selon Rollande Allène, coach et DG du cabinet Formaction, «il ne s’agit pas de rentrer dans une spirale défaitiste. Beaucoup de gens chercheront à culpabiliser la personne qui refuse de rendre service par exemple. Il ne faut pas se laisser influencer. Le refus ne doit pas remettre en cause la personne ; il ne faut surtout pas céder au chantage, notamment affectif».

D’après la coach qui accompagne très souvent les cadres dans leur développement personnel et professionnel, c’est souvent un mal caché. En tout cas, il n’est pas exprimé au départ. «Le plus souvent, je rencontre des personnes qui ont un manque de  confiance en soi, un déficit de leadership sur une équipe. Si on a le sentiment que cette difficulté bloque le processus du développement personnel, soit on a les ressources internes avec l’aide de l’environnement pour surmonter le handicap, soit on se fait assister si on a le sentiment de ne pas pouvoir y arriver».
Le coaching peut être un moyen idoine pour atteindre l’objectif. Dans d’autres cas, c’est la psychothérapie qui est utilisée si la difficulté est plus profonde. Certains refus peuvent être traumatisants durant l’enfance. C’est pourquoi la psychothérapie aide à éclaircir le vécu pour mieux appréhender le futur.
D’un autre côté, le fait de s’affirmer ne se décrète pas, mais se construit peu à peu. Selon M. Motamassik, «quoi de plus simple que de chercher à vouloir plaire à tout le monde au point de les laisser guider vos avis et vos choix. Pour éviter cela, il faut avant tout commencer par travailler sur la façon d’exprimer son opinion, ses sentiments et ses besoins. Ce sont des éléments qui ont autant d’importance que ceux des autres».
Par exemple, tenir compte de l’autre, écouter ses plaintes et comprendre ses désirs ne signifie pas agir contre son propre intérêt. Bref, dans l’impossibilité de répondre à une demande, on doit être capable de dire non, mais sans rupture dans le dialogue. Souvent, sous prétexte de ménager son interlocuteur ou parce que l’on redoute sa réaction, beaucoup sont tentés de se réfugier derrière des promesses sans lendemain. C’est le cas dans notre environnement ou les notions d’«incha Allah», «je vais le faire»…, cachent au fond un refus non exprimé ouvertement.

Toujours argumenter son refus

D’un autre côté, pour dire non il faut pouvoir argumenter sa décision et expliquer à son interlocuteur pourquoi la réponse est négative, donc identifier les arguments avant de répondre. «Une telle démarche permet à l’interlocuteur de mieux accepter votre réponse», ajoute Khalid Derouan, directeur financier et administratif dans une entreprise industrielle. Car chaque personne a sa propre vision des choses et peut ignorer celle des autres ou ne pas la comprendre. Proposer une alternative permet de ne pas déstabiliser votre interlocuteur.
Il n’en demeure pas moins que, comme la délégation ou la gestion d’équipe, la culture du non est un apprentissage. D’ailleurs, dire non, après avoir bien décodé un message n’est rien d’autre que s’affirmer. La démarche serait toutefois incomplète s’il n’y a pas d’explication. Cela consiste à souligner d’emblée que l’on a bien intériorisé la demande et qu’on en est sensible. Ce n’est qu’ensuite qu’il convient d’expliquer sans détour le pourquoi du refus.

La difficulté, si on veut changer et apprendre à dire non, est de ne pas retomber dans les mêmes travers qu’auparavant et finir par se démotiver.