Quand l’humour devient un outil de productivité et de créativité

L’humour aide efficacement à  faire passer un message.
Il améliore la communication, apaise les tensions, désamorce conflits et objections.
Certaines entreprises l’utilisent pour accompagner le changement.

«La seule chose absolue dans un monde comme le nôtre, c’est l’humour», disait Albert Einstein. De tout temps, l’humour a été plus qu’un moyen d’expression. Il est porteur de messages. Ses objectifs sont nombreux. Il joue un rôle essentiel dans l’équilibre de la personne, libère les tensions et préserve la santé. Friedrich Nietzsche, philosophe allemand, disait bien à cet effet que «l’homme souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire», se rapprochant du cynisme.
Chez les Anglo-saxons, la petite «joke», le mot d’esprit, en début d’exposé, de séminaire est systématique, voire une tradition. On se rappelle tous le buzz qu’a créé Barack  Obama en écrasant une mouche qui l’importunait en plein débat télévisé. Visiblement comblé par son geste, Obama en a profité pour montrer du doigt au cameraman la mouche morte gisant par terre, en lui lançant avec plaisanterie : «Vous pouvez la filmer !», histoire de détendre l’atmosphère et de montrer en direct qu’un président américain, aussi puissant soit-il, est un homme comme les autres.

Un antidépresseur en période de crise

Un même geste pourrait être fait par un patron d’une entreprise, en pleine réunion pour des objectifs similaires. L’humour y a en effet sa place, malgré l’image de sérieux qu’elle véhicule.
Pour Mouhcine Ayouche, coach certifié et Dg du cabinet BMH Coach, «l’entreprise reste un second lieu de sociabilité où l’humour reste un des principaux critères de fidélisation». Des chercheurs estiment que, de par les bienfaits sur la santé, la bonne humeur et le rire contribuent à une diminution de l’absentéisme comme celui des accidents du travail.
Le sujet est tellement sérieux qu’un Polytechnicien français comique finit par fonder un cabinet d’audit humoristique. Depuis 13 ans, le cabinet intervient dans les problématiques de changement avec pour objectif de rétablir par l’humour la cohésion des équipes, particulièrement fragiles, surtout pendant les périodes de crise.
La démarche est très sérieuse. Les consultants effectuent un audit interne de l’entreprise, s’appuyant entre autres sur des entretiens avec les salariés. L’audit donne lieu à la rédaction d’un rapport, base du travail qui suivra. L’étape suivante consiste à détecter les situations chargées de tension, de conflits possibles… identifiés lors de l’audit. L’intervenant comique va alors concrétiser dans des sketchs caricaturaux les problèmes repérés. La restitution de l’audit s’effectue ainsi devant les collaborateurs de l’entreprise, à  travers des parodies, jouant le comique de situations et provoquant inévitablement des fous rires. Cette technique, en apparence légère, attire l’adhésion des collaborateurs alors enthousiastes et débloque souvent des situations. La formule fait mouche et le cabinet français compte plus d’une cinquantaine de références.
Le Maroc n’est pas en reste. Certaines sociétés ont compris le rôle pédagogique de l’humour. Les humoristes Hassan El Fad et Saïd Naciri sont ainsi fréquemment appelés à intervenir auprès d’entreprises comme Axa, Veolia, Ona…, pour ne  citer qu’eux mais aussi des PME comme Drapor, dont les salariés avaient monté une pièce de théâtre avec le soutien de Nacicri pour la mise en scène. La pièce a été notamment jouée au Megarama  de Casablanca en première partie du show de l’humoriste.

L’entreprise en tire beaucoup de bénéfices

Selon Abdelillah Jennane, directeur exécutif de l’Institut des ressources humaines (IRH), «les entreprises commencent à comprendre l’intérêt de faire introduire les actions ludiques, de façon générale, pour chercher la cohésion d’équipe. L’humour reste un outil efficace de développement personnel, de productivité et de créativité».
Selon lui, la technique de l’autodérision est de plus en plus utilisée. Elle consiste à identifier, avec les participants, les mauvais comportements qui peuvent exister dans un environnement de travail. Cela va du manque de collaboration et d’implication au déficit de communication…
«On met en avant l’aspect ridicule de ces comportements à travers des sketchs tout en les corrigeant», note t-il.  Grâce à cette technique, il est plus facile d’attirer l’attention d’un collaborateur sur un comportement incorrect ou de faire passer un message à son supérieur hiérarchique, sans risque de vexation.
D’autre part, l’humour est aussi un outil extraordinaire de persuasion. Les professionnels de la vente le savent bien. On l’a constaté : les très bons vendeurs ont généralement un fort sens de l’humour. Probablement d’ailleurs comme les bons politiques, les bons managers. L’humour et le rire rapprochent les personnes et servent la communication. Ils rapprochent, atténuent la structuration de l’entreprise en différents territoires : hiérarchie, fonctions, services. L’humour a aussi une fonction sociale essentielle. Lorsque des membres d’un groupe rient de la même chose, ils développent un sentiment d’appartenance communautaire.

Une échappatoire aux différentes pressions

L’humour devient alors vecteur de valeurs communes, de complicité. Au niveau relationnel, il réduit l’agressivité entre collègues. Il contribue à une meilleure convivialité, à un esprit d’équipe. Il améliore l’ambiance de travail sans pour autant pousser à la désinvolture. Il peut aussi servir de point de départ à une discussion plus sérieuse, sans dramatisation. Par exemple, et c’est peut-être une exception dans le microcosme des patrons de la place, un ancien président d’une banque entamait toujours ses entretiens par une bonne blague pour mettre à l’aise ses interlocuteurs. L’humour est aussi souvent un moyen pour un groupe ou une personne soumis à de fortes pressions sociales ou à de fortes contraintes de s’en échapper.
Ainsi les peuples sous le joug soviétique avaient inventé de nombreuses blagues pour lutter tant bien que mal contre l’absurde et la répression. De même, dans les grandes entreprises ou administrations, se développent un jargon et des codes permettant aux individus de résister au «système».
Au Canada comme aux Etats-Unis, l’humour management a déjà séduit nombre d’entreprises qui l’utilisent pour accompagner par exemple les changements, souvent source d’interrogations et d’angoisses. Quelques entreprises françaises ont aussi adopté cette approche non conventionnelle.

Il ne faut pas confondre entreprise et scène de sketchs

Toujours est-il qu’on ne peut rire de tout dans l’entreprise.
L’entreprise n’a d’ailleurs pas pour mission de faire rire et il ne faut pas toujours confondre entreprise et scène de sketchs. Il est utile d’égayer l’atmosphère de travail par quelques «blagues» quelquefois porteuses de sens. Il ne faut cependant pas tomber dans l’excès et transformer chaque réunion en séance de rigolade entre copains.
«La limite est claire : l’humour ne doit pas se faire au détriment de la dignité d’un collaborateur de l’entreprise», note le directeur de l’IRH. Rire avec quelqu’un ne signifie pas rire de lui ou le vexer. Il faut d’ailleurs tenir compte de la susceptibilité des membres d’une équipe avant de se permettre une blague. Pour sa part, Mohcine Ayouche, DG de BMH Coach, ajoute qu’il faut veiller au canal qu’on utilise pour l’humour. Parfois, faire passer un message ironique dans un courrier ou un mail peut être mal interprété, surtout lorsque les deux parties ne sont pas en présence. Rien ne vaut un face à face pour dire les choses avec émotions et gestes.
En somme, l’humour reste un outil de management et de rapprochement à condition de ne pas dépasser les limites, du rire bien évidemment !