Quand les salariés

Grâce à l’anonymat facilité par l’internet, les salariés n’hésitent plus à raconter leur vie au bureau et à «balancer» leur entreprise.
Entre journaux personnels en ligne et billets d’humeur, les blogs tissent leur toile depuis cinq ans.

Il naît chaque jour plusieurs dizaines de milliers de blogs. Ces nouveaux supports d’expression sont depuis peu la hantise des grands groupes et grosses entreprises, contraints aujourd’hui de repenser leur stratégie de communication. Certains ont même pris des mesures disciplinaires à l’encontre de blogueurs et de leurs e-bavardages déplaisants.
Au Maroc, où la culture du net est encore relativement récente, la «menace» n’est pas immédiate. Si la «blogosphère» marocaine gonfle chaque jour un peu plus, elle reste essentiellement le fait de particuliers, abordant l’aspect professionnel au même titre que les autres espaces de la vie quotidienne, ni plus ni moins.
Diffamer, c’est s’exposer à des sanctions
Ainsi, dans ce «Blog de tout et de rien», ce chargé d’études d’une société marocaine de confection raconte son entretien d’embauche, retraçant les propos «condescendants» de son boss pour dénoncer plus tard sa malhonnêteté. La critique peut aussi venir d’une personne extérieure à l’entreprise : d’un usager, par exemple, comme dans ce blog intitulé «Oncf and me, les chroniques de ma navette avec l’ONCF». Vous saurez tout sur les retards supposés ou réels de l’entreprise publique de transport… et même sur les départs avant l’heure.
Face à la grogne des salariés, à la prise de parole récente du citoyen, nul doute que, d’ici peu, les grandes entreprises marocaines auront du «mouron» à se faire. Chacun pourra – quelquefois derrière un pseudo – dénoncer les accrocs au droit du travail (des heures sup jamais payées aux jours fériés non respectés), les salaires au lance-pierre, les pratiques douteuses (depuis les salariés déguisés en stagiaires jusqu’à l’exploitation de mineurs)… Du remous en perspective ! Tout un état des lieux de la souffrance au travail au Maroc, qui n’aura jamais été fait par aucun sociologue, s’affichera sur la toile. Une source d’information bien riche pour la concurrence, les clients de l’entreprise, les journalistes…
Les entreprises peuvent tirer profit des blogs
On se demandera alors si, sur certains sujets (d’ordre salarial ou social), la négociation, le dialogue au sein de l’entreprise ne pouvaient pas faire l’économie de cet étalement préjudiciable, sur la place publique, de l’insatisfaction ou de la colère d’un salarié.
Certaines entreprises pourtant tirent profit intelligemment de ces blogs. Refusant de contrôler les collaborateurs blogueurs, elles préfèrent susciter l’ouverture d’espaces de discussion et de critiques constructives. Le blog permet alors ainsi d’identifier très rapidement un problème sur un produit, un service. De plus en plus d’entreprises créent aussi des blogs internes pour favoriser la synergie, permettre aux salariés d’échanger leurs idées sur un projet. L’arrivée des blogs perturbe de façon bénéfique la communication des entreprises. La langue de bois n’est désormais plus de mise et l’exigence de la transparence s’installe.
Demain, il faudra admettre que tout se dise. Les salariés ne se gênent déjà plus pour parler de leurs employeurs et de ce qu’ils font. Le droit de libre critique cesse cependant devant les attaques personnelles. Diffamer, c’est s’exposer à des sanctions.
En attendant, il n’y a pas que les salariés qui disposent d’un blog, certains patrons s’y sont mis aussi et… le résultat est assez plaisant. Dernier exemple en date, le blog de Jamal Belahrach, DG de Manpower Maroc (www.belahrach.com). On y trouve aussi bien les restos préférés du bouillonnant patron que ses réflexions sur la menace chinoise

Le Code du travail muet sur la question de la critique de l’entreprise
Aucune disposition du Code du travail ne mentionne la question des critiques formulées par les salariés. L’article 39 considère comme faute grave pouvant entraîner le licenciement :
– le délit portant atteinte à l’honneur, à la confiance ou aux bonnes mœurs, ayant donné lieu à un jugement définitif privatif de liberté ;
– la divulgation d’un secret professionnel ayant causé un préjudice à l’entreprise ;
– l’abus de confiance ;
– l’insulte grave ;
– toute forme de violence ou d’agression dirigée contre un salarié, l’employeur ou son représentant, portant atteinte au fonctionnement de l’entreprise.
Les employeurs qui veulent prévenir les dérives liées à la liberté d’expression conçoivent souvent un code de déontologie pour imposer la loyauté ou la discrétion. Une entorse à la règle peut alors être suivie de sanction. Quand cela arrive, il reviendra au juge, s’il est saisi de l’affaire par un employé se considérant victime d’abus, de déterminer la nature de la faute. Il est difficile d’apporter plus de précision sur cette question car la jurisprudence en la matière est pauvre ou inexistante

Chronopost International pousse ses salariés à s’exprimer
Encourager le dialogue interne et garantir la paix sociale. Ce sont quelques-uns des objectifs de Chronopost International qui vient de signer un accord sur le droit d’expression avec ses salariés. Cette initiative est prise à la veille d’une importante réorganisation du groupe, prévue en 2007. Au lieu de se limiter aux réunions avec les syndicats en laissant les employés manifester leurs états d’âme à l’extérieur de l’entreprise, ou entre eux, ou faire courir des rumeurs sur le présent et le futur de l’entreprise, ils seront invités à exposer leur avis dans un cadre précis. Tout le monde ne pourra cependant participer aux discussions. Il sera constitué des groupes de 20 personnes choisies selon des critères de représentativité, encadrés par des managers qui joueront le rôle d’intermédiaire. Il ne s’agira cependant pas de recueillir des revendications, mais plutôt de collecter des suggestions pour améliorer l’organisation du travail, le fonctionnement de l’entreprise en général. L’intérêt est aussi de faire remonter les inquiétudes et de désamorcer les conflits qui pourraient naître avec la réorganisation