Quand le travail devient obsession : Entretien avec Ghita Mseffer, Psychologue d’entreprise

Quand émulation et compétition à  outrance produisent des salariés obsédés

Rappeler telle personne pour tel dossier, même le dimanche ou les jours fériés, prolonger les réunions au restaurant, ne jamais laisser de blanc sur son agenda pour autre chose… Que le travail occupe tant l’esprit d’une personne n’est pas normal. Mais, très souvent, la pression des délais, la surcharge de travail et le niveau élevé des objectifs empêchent de faire la coupure. Pour Ghita Mseffer, psychologue d’entreprise, la réduction de l’obsession du travail réside dans la pluralité des activités qu’on mène. Explications.

Qu’est-ce qui peut rendre certains obsédés par leur travail ?
Généralement, le travail participe en grande partie à l’épanouissement personnel car il nous permet de jauger notre utilité à travers les fruits de nos efforts. Travailler, c’est se sentir utile, contribuer à construire quelque chose (un projet d’équipe, une entreprise, la société …). C’est une source d’énergie. Et donc, nous entrons quasiment dans une spirale sans nous en rendre compte. Beaucoup de travail, très peu de temps libre, donc pas d’autres sujets de conversation que le travail ! Surtout pour les «addicts» du boulot pour qui la réussite, l’épanouissement, passent par l’activité professionnelle. Plus ils travaillent, plus ils se sentent reconnus et plus ils ont une estime de soi plus élevée. Parfois, ils nourrissent une confusion entre ce qu’ils sont et ce qu’ils font de leur travail.
Il faut souligner également que l’exigence de plus en plus pressante du monde du travail, des objectifs plus difficiles à atteindre et des tâches qui s’alourdissent rendent les gens plus addicts au travail au point de l’obsession. C’est le côté pervers du système. Emulation et compétition à outrance incitent les personnes à ne pas décrocher de leurs préoccupations professionnelles.

Quand devient-elle négative ?
Je dirais qu’elle est rarement négative, sauf quand elle devient démesurée par rapport à l’atteinte de ses objectifs.

Rencontrez-vous des personnes qui se soucient de leur obsession pour leur travail ?
Très fréquemment ! Et les gens ne s’en rendent pas compte. Je pense particulièrement aux cadres issus des grandes écoles qui ont été éduqués sur l’esprit de compétition et de rivalité. D’ailleurs, ils sont recrutés pour cela. Souvent, cette impatience de gravir les échelons, même si elle est inconsciente, les pousse vers des situations d’obsession.

Comment cela se manifeste-t-il ?
Les premiers signes apparents sont le fait d’en parler tout le temps : matin et soir, à la maison, avec les amis et la famille. C’est aussi le fait de se positionner socialement par son travail : voilà ce que je suis, voilà ce que je fais… C’est une emprise du vécu de la personne. Cela se manifeste aussi par des traits de personnalité, par exemple le perfectionniste. Il a besoin de tout surveiller, tout contrôler à la virgule près. C’est un éternel insatisfait. Il aime être aimé pour son sens d’organisation et de forte volonté. Il n’existe qu’à travers son statut professionnel. Comme il place souvent la barre trop haut, il consacre beaucoup de temps et d’énergie à essayer d’être à la hauteur de ses ambitions.

Quelles en sont les conséquences ?
La personne peut facilement sombrer. Pour les accros du travail, un changement d’organisation ou de positionnement hiérarchique peut rapidement les déstabiliser. Quand le travail devient dévalorisant, ils n’arrivent plus à s’accomplir professionnellement.
A terme, ce genre d’obsession risque de porter préjudice à l’entreprise mais aussi à la personne, sachant également qu’aujourd’hui le travail collectif est devenu plus important que le travail individuel.  Sur le plan de la santé, cette obsession peut avoir des effets nocifs. Si on ne sait pas repérer les signes avant-coureurs de surmenage, on risque à plus ou moins longue échéance de souffrir d’épuisement professionnel, de stress et d’autres problèmes de santé. En effet, comme on travaille sans relâche, on sacrifie ses heures de sommeil, on saute des repas, on ne fait pas d’exercice. Évidemment, le travail finira par en souffrir.

L’obssession n’est-elle pas parfois le résultat de la peur de ne pas être à la hauteur, de perdre son travail ?
Tout à fait ! L’obsession est un système de défense par rapport aux différentes craintes : échec, contre-performance, manque de rendement, le fait de ne pas séduire ou de mal agir…Cela peut être aussi dû à de nouveaux challenges, nouvelles responsabilités ou tout simplement de nouveaux centres d’intérêt.

Y a-t-il des profils plus exposés que d’autres ?
L’obsession est étroitement liée aux enjeux professionnels. Les plus exposés sont souvent ceux qui ont été éduqués avec des valeurs morales, sociales et professionnelles très élevées. En général, plus les gens aspirent à des positions professionnelles ou sociales importantes, plus le niveau d’obsession sera élevé.

Comment sortir d’une situation extrême ?
C’est simple : il faut développer d’autres centres d’intérêt. Le travail reste un espace indispensable de réalisation de soi, mais pas le seul. Il faut investir d’autres champs : culturelles, artistiques, sportifs… En somme, chercher d’autres préoccupations pour équilibrer entre vie professionnelle et privée. Mais de manière générale, je pense que notre maturité professionnelle rentre énormément en ligne de compte ! Il faut casser cette spirale qui consiste à rester constamment accro au travail. Une bonne gestion du temps nous permet souvent d’y arriver. Lorsque nous avons réglé certains comptes avec nous-mêmes, que nous prenons conscience de l’importance à relativiser chaque aspect de notre vie, nous sommes sur la bonne voie ! Une fois cette prise de conscience faite, nous pouvons commencer à voir notre vie d’une autre façon et non uniquement à travers un agenda, et donc parler d’autre chose puisque nous nous créons d’autres sujets de conversation.