Préserver son intimité au travail : Avis d’Abdallah El Jout, Responsable d’un Master Executive RH

«Le respect de l’intimité au travail est de plus en plus difficile à  préserver»

Malgré les bons discours affichés un peu partout sur les droits humains, il est de plus en plus difficile de bénéficier du respect de l’intimité au bureau. Les scandales de surveillance des salariés qui éclatent périodiquement sont là pour confirmer ces propos. Abdallah Eljout, consultant et responsable d’un Master Executive RH, apporte quelques précisions sur le sujet.

– Culturellement, y a-t-il un respect de l’intimité au bureau ?

Le respect de l’intimité au bureau est de plus en plus difficile à préserver, et ce pour au moins deux raisons.
La première, les technologies modernes d’information et de communication ont envahi complètement nos bureaux et espaces travail, rendant de fait possible une surveillance presque généralisée à la fois de nos émotions, de nos mouvements et surtout de nos écrits.
La seconde raison est la légitimation des pratiques modernes de management concernant le contrôle et la traçabilité pour suivre en temps réel la production des salariés par divers moyens, une situation qui a réduit l’espace d’intimité des employés au bureau ; et a augmenté la tentation chez certains employeurs de toujours vouloir en savoir plus sur les collaborateurs…
Culturellement, malgré le discours rassurant, il est de plus en plus difficile de bénéficier du respect de l’intimité au bureau. Les scandales de surveillance des salariés qui éclatent périodiquement sont là pour confirmer nos propos. Pourtant, quand le culturel fait défaut, c’est le droit à la vie privée qui doit prendre le relais. C’est un droit lié à la personne et non à sa condition de salariat. Malgré l’emprise de plus en plus accrue de l’entreprise, le salarié a droit à une sphère d’intimité même sur son lieu de travail, et le secret des correspondances privées en est une manifestation.  

– On constate que dans les grandes entreprises le DRH est souvent le premier concerné quand il s’agit de gérer les aspects humains. Quelles sont les limites qu’il  doit se fixer pour éviter de s’ingérer dans la vie privée des collaborateurs de l’entreprise ?

La question du droit à la vie privée est sacralisée  dans les chartes et les conventions internationales des droits humains, ces derniers font du respect de la vie privée d’une personne un impératif majeur qui s’impose même aux Etats et donc aux entreprises.
Il convient de noter que les frontières entre la sphère professionnelle et la vie privée dans les entreprises deviennent de plus en plus difficiles à être délimitées ces derniers temps ; mais ceci ne doit pas nous encourager à  justifier les dérives constatées, bien au contraire. Il faut rappeler que la notion de vie privée englobe : la vie personnelle (identité, origine raciale, santé…), la vie sentimentale, conjugale ou familiale ainsi que le domicile (ou l’adresse)…  Et les limites à ne pas franchir existent donc dans des multiples textes, y compris le code civil. Le droit à la vie privée est un droit constitutionnel. Ainsi, l’article 24 de la nouvelle Constitution marocaine  de 2011 garantit «le droit à la vie privée et le secret des communications».  
En plus de la Constitution et du code civil, le Maroc s’est doté depuis 2010 de la  Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP), une instance qui est de nature à  aider pour faire valoir ses droits au respect de sa vie privée.    

– Quelles sont les sanctions encourues quand on porte préjudice à la vie privée d’une personne au sein de l’entreprise ?

Les conséquences peuvent être très graves en fonction des violations commises et des dégâts occasionnées. Par exemple dans le cadre de la loi sur la protection des données personnelles, elles peuvent aller jusqu’à une peine de deux ans d’emprisonnement et une amende de 300 000 DH. Il y a d’autres conséquences autrement plus graves aussi pour une entreprise, à savoir la perte de confiance des salariés et le règne d’un climat de suspicion généralisée très néfaste pour travailler ensemble et produire efficacement. La confiance est en effet une source de motivation pour réaliser des actions et se projeter ensemble dans l’avenir.
L’autre conséquence, et non la moindre, c’est la dégradation de l’image de l’entreprise auprès de ses clients et partenaires. Une situation gênante qui menace l’existence même de l’entreprise.          

– Comment le manager peut-il agir pour contrôler tout en assurant un minimum de liberté ?

On contrôle le travail du salarié dans le cadre de ses missions et de ses objectifs. On n’a pas à accéder à ses messages personnels pour connaître ses opinions politiques, religieuses et syndicales… On ne doit pas non plus procéder à la création des fichiers de photos concernant ses biens, les membres de sa famille et ses amis ou adversaires. Et la liste est longue.
Il faut rappeler que la personne qui travaille dans l’entreprise n’est pas seulement un salarié, il est avant tout un citoyen qui a des droits. Avec la question du respect de la vie privée sur le lieu du travail, se pose aussi la question des droits humains en entreprise, un domaine qui reste à développer au Maroc. Dans ce domaine, les normes internationales en la matière sont une excellente référence.