Perfectionnisme, surpassement de soi…, quand le travail devient obsession

Au bureau, à  la maison, les week-ends, certains n’arrivent pas à  décrocher.
Pression des délais, surcharge de travail, urgence, enjeux d’une mission en sont souvent la cause.
Il est important de s’aérer l’esprit par des activités ludiques.

Directeur de division dans une banque de la place, Yassine B. est l’exemple type de ces jeunes cadres qui veulent brûler les étapes. Arrivé à 7 heures, il ne quitte pas son bureau avant vingt heures, s’il n’a pas de réunion à l’extérieur ou une visite chez un client. Pour le déjeuner, il se contente d’un repas pris sur le pouce au restaurant de son siège. En rentrant le soir ou très souvent pendant le week-end, il n’hésite pas à embarquer un dossier pour le fignoler. Pourtant, il refuse d’être taxé de drogué du travail et se considère juste comme quelqu’un qui donne le meilleur de lui-même. En deux mots, il ne décroche jamais. Il fait partie de ces «workaholics» qui ne jurent que par leur travail. Une situation presque anormale puisque cela tourne parfois à l’obsession.
On peut le qualifier de gros travailleur. Mais on peut être gros travailleur et savoir oublier le travail quand il faut, à l’instar de tous ceux qui, à un moment donné, lèvent un peu le pied parce que conscients de leurs limites physiques et mentales.
Au Japon, par exemple, le «workaholism» est un phénomène particulièrement répandu. Il existe plus de 300 centres d’aide spécialement dédiés à cette pathologie. Malgré cela, de nombreux travailleurs japonais décèdent chaque année à cause de leur dépendance au travail.
Très souvent, la pression des délais, la surcharge de travail et le niveau élevé des objectifs empêchent de faire la coupure. Pour beaucoup de gens, lorsque les enjeux professionnels deviennent plus importants, la vie privée est mise entre parenthèses. C’est le cas pour Amine J., juriste d’entreprise qui, parfois, ramène ses dossiers chez lui ou sacrifie ses week-ends lorsqu’il a affaire à un dossier important. «La pression devient très forte dans la dernière ligne droite de la rédaction d’un rapport. Lorsque je suis chez moi, j’ai plus de recul pour trouver des solutions».
Pour sa part, Karim El Ibrahimi, DG du cabinet RMS, indique que «l’obsession au travail se manifeste à partir du moment où l’individu est trop impliqué». Parfois, on éprouve un désir de réussite et d’ascension, mais on est constamment insatisfait. On va donc chercher à faire toujours mieux. Il faut dire aussi que le style de management des entreprises y est pour quelque chose. Elles demandent de plus en plus de sacrifice à leurs salariés, des charges de travail de plus en plus insoutenables, elles mettent en compétition les salariés en interne, elles récompensent ceux qui réussissent mieux que les autres… Du coup, ils se donnent à fond et, en fin de compte, on en arrive à ces comportements. C’est le côté pervers du système. «Emulation et compétition à outrance incitent les personnes à ne pas décrocher de leurs préoccupations professionnelles», souligne Ghita Mseffer, psychologue d’entreprise.
Ces facteurs ne sont pourtant pas les seuls causes des excès. Derrière, il y a également des problèmes de personnalité. Beaucoup de drogués du travail ont un ego surdimensionné. Ils veulent toujours prouver qu’ils sont les meilleurs.
C’est le cas par exemple du perfectionniste (un obsédé du travail) qui place souvent la barre trop haut et consacre donc beaucoup de temps et d’énergie à essayer d’être à la hauteur de ses ambitions. A force de pousser, il finit par s’épuiser.

Parfois, c’est le sentiment d’obligation qui mène aux excès

Ou encore le dépassé. Celui-ci ne pense qu’au travail avec un léger goût d’amertume, il voudrait bien ralentir le rythme, mais ne sait plus comment, et sa vie privée en pâtit. D’ailleurs, il a sur sa table de nuit un bloc-notes sur lequel il a pris l’habitude de noter les idées qui lui viennent en tête lors de ses longues insomnies. Il existe plusieurs cas pathologiques et ils ont tous un point en commun. C’est qu’ils peuvent en souffrir gravement à la longue car l’obsession peut s’apparenter à une course sans fin, doublée d’inefficacité et donc d’insatisfaction.
Selon Ghita Mseffer, de tels sujets sont en état de manque, ils font tout pour réussir et n’acceptent pas l’échec. Parfois, c’est le sentiment d’obligation qui mène aux excès.
Conséquence de tout cela, ils font preuve d’un excès de zèle sans pareil, pestent quand les dossiers sont en retard, refusent de déléguer, sont très méticuleux… Cette attitude, explique la psychologue, remonte souvent à l’enfance. On peut bien parler dans ce cas de pathologie qui peut être le ferment d’une autre plus grave : le surmenage ou pour reprendre le terme anglo-saxon qui le désigne, le burn-out. C’est le grand danger qui guette ceux qui se croient invincibles et en sont peu conscients. A moyen terme, ce genre d’obsession risque de porter préjudice à l’entreprise mais aussi à la personne. Un ancien créatif d’une société de communication en a fait l’amère expérience. Poussé au bout par cet esprit de compétition entretenu par le patron, il a fini par craquer après des nuits à plancher sur des projets. Comment s’en sortir ? Bien évidemment tous les gourous du management préconisent qu’une bonne gestion du temps permet souvent d’y arriver. Mais ce n’est pas toujours le cas. Pour certains, cette emprise peut être passagère, le temps de finaliser un dossier important, régler une urgence… «Mettre des barrières, c’est aussi arriver à décrocher. Par exemple, je m’interdis de parler boulot avec mes copains même s’ils me le demandent. Je réponds tout simplement que j’ai une semaine assez chargée. Sans plus !», souligne Amine J. Mais pour ceux qui ne veulent même pas en arriver au stade de l’alerte ou qui veulent guérir de leurs excès, les solutions sont toutes simples : s’aérer l’esprit par des activités extra-professionnelles comme le sport, la peinture, le bricolage. L’essentiel est d’éviter d’avoir toujours les yeux sur les objectifs. Et pourquoi ne pas profiter des programmes de team building et autres séances de coaching, si l’entreprise en propose ? Mais le «must» (malheureusement, ce n’est pas donné à tout le monde), c’est d’exercer le métier que l’on aime, dans un environnement que l’on a choisi. Quand le travail est associé au plaisir, tous les excès sont permis.

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