Médiouna : la décharge de tous les désagréments

Les habitants de la ville verte de Bouskoura souffrent des odeurs et de la fumée que dégage la décharge sauvage de Médiouna. Les douars plus proches vivent une situation plus dramatique : des mares de lixiviats polluent l’eau et la terre. L’Association des «Mamans de Bouskoura» appelle à la fermeture de la décharge avant septembre.

Ville verte, Bouskoura. Nous sommes dans une ville nouvelle adossée à Casablanca. Un endroit chic avec ses villas, golfs, restaurants… En face, la forêt de Bouskoura apporte aux habitants une plus-value de taille: un microclimat tant recherché. «Nous avons acheté notre maison pour une raison très simple : la proximité de la forêt. Mes enfants sont asthmatiques et nous avons consenti un grand effort pour leur permettre de vivre dans cette zone oxygénée», explique Hanane Souaidi Bouzil, résidente et présidente de l’association «Mamans de Bouskoura». La cité est en même temps bien connectée à Casablanca. Elle est reliée au centre-ville de la métropole par une route spécialement aménagée ainsi qu’un pont. Elle est également connectée à l’autoroute.

La ville verte de Bouskoura est composée de trois grands complexes d’appartements et de villas, conçus par trois grands promoteurs de la place. Il s’agit de Casa Green Town, Bouskoura Golf City et Palmeraie California Golf Resort. Le site abrite l’école américaine et son campus, l’Université Internationale de Casablanca… Les premières livraisons ont été faites en 2012. Tout était réuni pour que les habitants vivent un véritable rêve. Mais une bonne partie de ces derniers ont rapidement déchanté. «Nous ne pensions pas que ce rêve allait devenir un cauchemar avec les odeurs et la fumée que dégage chaque jour la décharge de Médiouna», dénonce la présidente de l’association «Mamans de Bouskoura». A partir de 20h, la nuit tombée, une odeur nauséabonde investit la ville verte. Et c’est pareil au petit matin. Une situation qui a poussé ses habitants, à commencer par cette association, à passer à l’action.

Odeurs, fumée et école américaine…

Dans une lettre adressée par l’association au maire de Casablanca, Abdelaziz Omari, on peut lire : «Nous, habitants de la ville verte de Bouskoura, habitants de Californie et du quartier de Médiouna dénonçons la pollution quotidienne subie à cause des tonnes d’ordures brûlées à la décharge Médiouna. Nous inhalons tous les jours les fumées toxiques et l’odeur nauséabonde émanant de la décharge et vous tenons comme responsable des conséquences sur notre santé et celle de nos enfants». Leur demande est claire : la fermeture de la décharge de Médiouna et l’ouverture d’une décharge écologique à distance réglementaire comprenant une station de traitement des déchets qui réponde aux normes internationales. «C’est très simple : quand on ouvre les fenêtres le matin, c’est comme si on nous mettait une poubelle à la figure. C’est invivable», déplore Mme Bouzil.

Actuellement, la ville verte, ce sont des milliers de logements pour ces trois complexes uniquement. A l’extérieur de la ville verte, sur la route la reliant à Casablanca, d’autres promoteurs immobiliers s’y sont mis. Petites villas, appartements ainsi que des lotissements sont en train de voir le jour dans cet espace qui voit l’ouverture dès septembre prochain du lycée Massignon avec des milliers de lycéens débarquant chaque jour de Casablanca. De plus, la forêt avoisinante vit sous le rythme des réaménagements avec des travaux qui vont se poursuivre jusqu’en juillet 2018. A la clé: l’aménagement d’espaces pour l’évasion sportive, une maison de sport, des circuits pédestres, des restaurants, l’aménagement d’une maison de l’agriculture, d’une maison de l’écologie, la construction d’un parc d’aventures…

«Bouskoura est une ville qui croît rapidement. C’est l’avenir de Casablanca», clame Mme Bouzil. Les habitants, eux, sont dépités par la décharge de Médiouna et ses conséquences sur leur vie de tous les jours. «Il y a beaucoup de familles qui se sont installées ici pour une question de santé. On s’est engagé sur des crédits pour se permettre une maison dans ce secteur. On se retrouve dans une situation où l’on ne peut plus ouvrir les fenêtres, ni utiliser la climatisation parce qu’elle use de l’air de l’extérieur. L’odeur est très forte», renchérit Meriem Laraki, résidente de la ville verte. Cette résidente, membre de l’association, trouve qu’à la veille de la COP22, un problème comme celui de la décharge de Médiouna ne devrait tout simplement pas exister. «Ce n’est pas normal de reporter perpétuellement ce dossier, voter dérogation après dérogation. Il est grand temps de trouver une solution définitive à ce problème», ajoute Mme Laraki. Agricultrice de profession, elle évoque également le problème que pose la décharge à la forêt de Bouskoura, véritable poumon de la capitale économique, mais également à la nappe phréatique, contaminée par des années de stockage de déchets. «Nous sommes dans une région agricole. Les terres sont alimentées par l’eau de la région. Les bêtes de Médiouna, qui consomment notamment les déchets de la décharge, finissent dans les étals de la région, notamment de Tit-Mellil, lieu de grande concentration des bouchers. La décharge engendre un véritable problème de santé publique pour la région», conclut Mme Laraki.

La situation est la même pour les habitants des douars avoisinants la ville verte ainsi que dans le village de Bouskoura. Ces habitants souffrent depuis des années du problème des odeurs et de la fumée, surtout quand il y a du vent.

Naceri Lakbira habite douar Lbouirate depuis de nombreuses années. «Cela fait longtemps que l’on fait face à ce problème des odeurs, mais également à celui de la fumée. Parfois, elle est tellement forte que l’on ne parvient plus à respirer».

«La décharge a détruit Médiouna»

Même scénario dans les autres douars que compte Bouskoura, à Leghchiwa à côté de l’autoroute comme à Chraka à proximité de la forêt. «On s’est toujours dit que l’on n’avait  pas le choix, que cela fait partie des choses qu’il faut supporter quand on vit dans la campagne», conclut, amère, Mme Naceri.

Si la situation à Bouskoura, située à plusieurs kilomètres de la décharge, suscite l’indignation de la population locale, qu’en est-il à Médiouna, mais également dans les douars situés autour de la décharge ? La petite localité de Médiouna a toujours vécu sous les odeurs de la «zebbala» comme la qualifient les habitants de la région. «Certes, les odeurs ont diminué par rapport à il y a quelques années, mais l’air est toujours aussi chargé notamment par la fumée. On vit cloîtré chez soi. On ne peut pas profiter des terrasses, surtout quand les vents s’y mettent. La période estivale apporte également son lot de désagréments avec des moucherons particulièrement agressifs qui proviennent de la décharge. On les qualifie ici de fantômes», raconte, non sans ironie, Omar Alaoui, président de l’association Amal de Médiouna.

La décharge de Médiouna fonctionne encore à plein régime avec sa file interminable de camions chargés de déchets. On parle de pas moins de 3 000 tonnes qui sont déversés chaque jour dans cet espace de 80 hectares. L’odeur à l’intérieur est insupportable. Des centaines de «habbachas» travaillent dans les déchets, vivent des déchets. Ils sont originaires de la région, mais viennent également d’ailleurs. On y trouve également des enfants. «Il y a beaucoup de violence à l’intérieur de la décharge et les enfants sont les premiers à en payer le prix», nous explique Jamal Boulhak, journaliste et président du réseau des associations de Mejjatia/Médiouna.

De fait, Médiouna paie un énorme tribut pour avoir abrité depuis toutes ces années la décharge. «La décharge a détruit la région de Médiouna. Elle a eu des effets très graves sur la santé des gens et sur l’environnement. La nappe phréatique est aujourd’hui polluée et les habitants des douars avoisinants, surtout les enfants, souffrent de problèmes d’allergie et d’asthme directement liés à la décharge. Des fleuves de jus de déchets, les lixiviats, se déversent, notamment sur le douar Lhlaïbiya et Llouz. Il n’y pas un puits qui ne soit pas infecté», ajoute M. Boulhak. Les pluies du mois dernier ont eu pour conséquence une invasion du jus de déchets de plusieurs douars. Un scénario qui se répète chaque année. Quant aux odeurs et à la fumée, elles touchent, au gré des vents, toute Médiouna, mais également Daroua, l’aéroport Mohammed V, Lahrawiyine et même le quartier de Sbata, à Casablanca. «Je vis à Sbata, à Charii Chjar depuis de nombreuses années et nous avons toujours eu ce problème d’odeur. Quand il y a le chergui, elle devient tout simplement insoutenable», nous révèle Hajja Aïcha qui vit pas loin de Hammam El Fan.

Le Conseil de la ville de Casablanca a annoncé dernièrement l’acquisition d’un terrain situé dans la commune de Mejjatia à Médiouna afin de construire la nouvelle décharge. Il a même annoncé la date de novembre 2016 pour le début des travaux. Mais la ville fait face au refus du Conseil communal de Mejjatia-Ouled Taleb ainsi que de la société civile de Médiouna. Puis, il y a ces centaines, voire ces milliers de familles (habbachas, bergers, bouaâra…) qui vivent de l’actuelle décharge. Une équation bien difficile à résoudre… «On est en train de construire un lotissement à Douar Ahmadat à côté de la zone réservée pour la nouvelle décharge. Un autre projet de logement social pour recaser les bidonvillois casablancais est prévu en face de l’actuelle décharge. Va-t-on faire subir à ces familles le même calvaire ? Médiouna ne veut plus être la poubelle où l’on déverse les déchets des Casablancais. Il faut choisir un autre endroit, loin de toute agglomération», conclut M. Boulhak.