Marocains au travail : jamais trop loin de ma famille… et dans une grande ville

Les résistances persistent dans le public, mais une prise de conscience aux bienfaits de la mobilité se renforce dans le privé. Le package (augmentation de salaire, billets d’avions…) offert au salarié en contrepartie est déterminant.

L’affaire avait fait grand bruit, il y a deux ans. Affectées dans des régions plus ou moins éloignées de Casablanca et Rabat au terme de leur formation, des femmes médecins spécialistes avaient opposé un non catégorique au ministère de la santé. Cette attitude a agacé plus d’un, même si on peut leur accorder des circonstances atténuantes en raison de leur statut de mère de famille, pour certaines d’entre elles. Néanmoins, leur comportement indique à quel point les gens répugnent à s’éloigner des centres urbains. En effet, il est presque certain qu’on aurait eu la même réaction s’il s’agissait d’hommes. «Ce comportement est ancré dans l’administration. Ce n’est pas seulement à la Santé que l’on se comporte ainsi, beaucoup d’enseignants, ou autres fonctionnaires, refusent de s’éloigner des zones urbaines», souligne Slim Kabbaj, président du conseil scientifique de l’Institut supérieur de formation et de coaching (IS Force), cabinet qui accompagne le top management tant dans le privé que dans le public. Cette aversion (constat fait sur la base d’observation parce qu’il n’y a pas d’enquêtes nationales précises sur le sujet) au changement de région ou de localité, que l’on appelle mobilité géographique (voir encadré) en gestion des ressources humaines est aussi bien présente dans le privé, à moins que la disposition ne soit incluse dans le contrat.
Slim Kabbaj explique cette attitude par l’attachement du Marocain à sa famille. «Il est très conservateur et accepte difficilement de s’éloigner de ses proches, sauf s’il s’agit d’une meilleure localisation», explique-t-il. Le président d’IS Force relève que ce tempérament est proche de celui des Latins, notamment les Français. En revanche, les Anglo-saxons ont un esprit pionnier. Ils n’hésitent pas à tout laisser tomber pour aller se reconstruire ailleurs, sans aucun regret.
Cette aptitude à prendre des risques, c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est pas donnée à tout le monde. Mais, il n’est pas dit que tout est figé au Maroc. Abdellah El Jout, consultant en ressources humaines, souligne que les mentalités sont effectivement en train de changer. A l’en croire, de plus en plus de cadres – du secteur privé- acceptent de bouger parce qu’ils ont pris conscience que la mobilité est un facteur de nature à donner une impulsion à leur carrière. Ce constat est partagé par Ali Serhani, consultant senior à Gespers Services, cabinet de conseil en RH. Il fait d’abord remarquer qu’il est plus difficile de convaincre une personne dont le conjoint travaille de rejoindre un poste éloigné, mais, même dans ce cas, «ils sont très pragmatiques», précise-t-il. Autrement dit, ils n’hésitent pas à accepter une offre de mobilité si les conditions en vaillent la peine. «Si votre salaire est doublé et qu’on vous offre un billet d’avion aller et retour pour rejoindre périodiquement la famille, il est difficile de refuser une offre dans les provinces du sud, par exemple», argumente-t-il. Il donne pour exemple des cadres de grands groupes nationaux qui n’ont pas hésité à laisser femmes et enfants à Casablanca pour aller travailler à Laâyoune, sachant évidemment qu’ils n’y resteront pas pour toujours.
Tout dépend donc du package parce qu’il est évident que si l’on accepte de faire des sacrifices, c’est «pour améliorer une situation», souligne Abdellah El Jout. C’est à dire, en contrepartie d’un avantage financier ou pour se donner les moyens d’évoluer dans sa carrière. Cette prise de conscience quant aux opportunités qu’offre une mobilité géographique est perceptible tant chez les hommes que chez les femmes, même s’il est «plus compliqué pour ces dernières de franchir le pas en raison des considérations culturelles», indique une consultante en RH.
L’acceptation de la mobilité géographique ne dépend pas seulement des considérations matérielles. Le développement des moyens de communication et des infrastructures routières et autoroutières y contribue grandement. «Aujourd’hui, on n’est plus trop éloigné de ses proches. Il suffit juste de s’organiser pour bien gérer la situation», commente M. Serhani. Pour ceux qui se déplacent avec leur famille, certaines entreprises comme le groupe OCP font en sorte que les enfants puissent suivre leurs études dans les mêmes conditions que dans les grandes villes en ouvrant des établissements répondant aux attentes, le plus souvent de type mission. C’est en fait ce souci de veiller à l’éducation des enfants qui empêche de bouger. De ce fait, M. El Jout, tout en reconnaissant que le sédentarisme diminue, souligne que les gens sont davantage ouverts à une offre de mobilité sur une grande ville, en l’occurrence Tanger, Marrakech, Agadir, que pour les villes moyennes ou plus distantes de l’axe Casablanca-Rabat.

On accepte plus facilement de changer de ville que de pays

La mobilité, ce n’est pas seulement au niveau local. Dans les multinationales, les changements de pays sont fréquents et, eu égard au fait que beaucoup d’entreprises nationales ont des intérêts à l’étranger, les propositions d’expatriation ne manquent pas. Mais on accepte plus facilement de changer de ville que de pays. Aussi bien Slim Kabbaj qu’Ali Serhani ont fait la remarque. Cela s’explique par la peur de l’inconnu ou le fait de s’éloigner du centre de décision, s’il s’agit d’une entreprise nationale. Nombreux sont encore les cadres qui pensent qu’ils risquent d’être oubliés s’ils s’éloignent du siège. Une idée aberrante, quand il s’agit d’une entreprise respectable qui gère correctement ses compétences. Bref, on en revient à la considération culturelle qu’évoque Slim Kabbaj qui souligne que les personnes qui ont étudié à l’étranger sont plus disposées à accepter une expatriation.
En tout cas, il est avéré que la mobilité est importante, sinon indispensable, pour un cadre ambitieux. Faire la même chose en restant dans le même environnement est improductif à long terme. Une carrière doit être gérée comme un produit ou service ; il faut une petite dose d’innovation pour lui conférer une nouvelle dimension. Par exemple, l’expatriation permet de s’ouvrir sur d’autres cultures, d’acquérir une autre façon de faire. Il s’agit d’un conseil adressé plus particulièrement aux jeunes cadres mais aussi à ceux qui ont une ancienneté assez conséquente sans pour autant être proche de la retraite. Mais il n’est pas dit qu’on doit sauter sur toutes les occasions, à tout moment. «Le bon moment, c’est quand on est sûr d’avoir épuisé toutes les compétences que nous offre le poste actuel», indique Amine Jamai, DG de Valoris conseil. En somme, il y a nécessité à faire un bilan de compétences et bien définir son plan de carrière, surtout quand on veut s’engager sur un projet de mobilité externe.