Marché de l’emploi au Maroc : Entretien avec Abdelaziz Bennis DG du cabinet IBB Executive Search

Le taux de mobilité des cadres supérieurs et dirigeants a brutalement décroché à partir de 2013. La digitalisation affecte tous les secteurs d’activité et nécessite des experts du digital.

Selon Abdelaziz Bennis, DG du cabinet IBB Executive Search, plusieurs secteurs d’activité manifestent des besoins en recrutements accrus au cours des derniers mois. La dynamique du marché de l’emploi connaîtra sans doute une bonne accélération en 2018.

Comment s’est caractérisée l’année en cours en matière de recrutement et comment voyez-vous les prochains mois? La reprise sera-t-elle amorcée ?

Depuis 9 mois, nous assistons à une reprise graduelle des recrutements alors qu’un ralentissement significatif a été constaté durant les 3 dernières années. En effet, ces dernières années ont été marquées par le ralentissement économique mondial qui s’est ressenti au niveau national et par la fin de la croissance accélérée qu’a connue le Maroc depuis une douzaine d’années. Dans ce contexte, les cadres se sont volontairement stabilisés après une série de mobilités interne et externe répétées. En effet, l’étude «La nouvelle génération de leaders», réalisée en 2015 par notre centre de recherche IBB Institute, a démontré que le taux de mobilité des cadres supérieurs et dirigeants a brutalement décroché à partir de 2013, passant de 31% (pour la période de 2002 à 2012) à 22% (2013 à 2015). Notre étude avait prévu une reprise en 2017. Celle-ci se confirme sous l’effet de la relance de la croissance et de la reprise de confiance des acteurs économiques. Selon Bank Al-Maghrib, la croissance économique nationale s’élève à 3,8% au 1er trimestre 2017 contre 1,6% un an auparavant. Le Haut-Commissariat au Plan la prévoit à 4% pour l’année 2017. Aussi, les entreprises nationales procèdent depuis quelques mois à l’élaboration et à l’exécution de nouvelles stratégies dont les impacts organisationnels et les nouveaux besoins en compétences commencent à être anticipés. De plus, l’internationalisation de leurs activités, notamment sur le continent africain, les amène à renforcer les prérogatives de leur siège et de leurs filiales locales, induisant une nécessaire connaissance des marchés locaux et des talents qu’ils abritent. Enfin, la présence marquée d’investisseurs internationaux contribue à la dynamique du marché de l’emploi, ne serait-ce que par leur attractivité auprès des candidats. Nous sommes convaincus que cette tendance s’accélérera en 2018.

On retrouve généralement les mêmes secteurs qui recrutent depuis quelques années. Est-ce toujours le cas ?

Plusieurs secteurs d’activité manifestent des besoins en recrutements accrus au cours des derniers mois. Tout d’abord, le secteur financier dans ses métiers destinés au grand public comme aux entreprises. Les financements sont en hausse sous l’effet de la baisse des taux de crédit et de la progression de la demande. Les holdings, les banques d’investissement et les banques d’affaires ne sont pas en reste en contribuant à la relance des opérations de croissance externe et des restructurations de portefeuille. La consommation des ménages augmentant, le secteur des biens de consommation rythme aussi le marché de l’emploi. Outre les grands groupes bien établis, ce dynamisme provient également du tissu des PME marocaines (200 à 500 MDH de chiffres d’affaires) et de groupes familiaux qui se dotent de cadres supérieurs et intermédiaires hautement qualifiés pour appréhender les mutations du marché et préparer les successions. L’export représentant un enjeu croissant pour le secteur des biens de consommation, les entreprises recherchent des profils spécialisés et internationalisés.

La reprise des recrutements est également portée par le secteur de l’industrie. Entre autres, l’automobile et l’aéronautique ont vu arriver de nouveaux investisseurs faisant émerger des écosystèmes de compétences riches d’emplois à forte technicité. L’énergie maintient quant à elle un rythme de recrutement soutenu de profils d’experts, qu’il s’agisse de Top Management comme de Middle management.

Vous ciblez principalement les cadres dirigeants dans le cadre de vos missions, quelles sont les tendances que vous observez actuellement ?

Au niveau des dynamiques fonctionnelles, nous constatons un besoin constant de Directeurs Généraux, ayant des aptitudes de «Leaders», pour diriger l’entreprise dans un contexte mondial et national en perpétuel changement. Les DRH et directeurs marketing sont régulièrement sollicités mais ils restent rares, difficiles à recruter et rémunérés au-dessus des moyennes du marché. Notre étude, «La nouvelle génération de Leaders», a révélé que les DRH et directeurs marketing ont été approchés près de 6 fois en moyenne en 2014 et 2015 contre 5 fois pour les autres fonctions. Seulement 6% des approches de DRH se transforment en recrutement et seulement 8% s’agissant des directeurs marketing alors que la moyenne est de 9%. La fonction SI est affectée par le phénomène mondial de la digitalisation des entreprises. Les spécialistes du «Big Data», du Marketing Digital ou de la Sécurité des données sont rares et de plus en plus demandés par nos clients.

Y a t-il des faits marquants?

Nous notons effectivement une tendance de fond de grande ampleur : il s’agit de la révolution numérique ou digitale que nous vivons dans le monde et au Maroc. Le principe est que, grâce aux avancées techniques, technologiques et à Internet, tout ce qui peut être digitalisé, automatisé voire robotisé dans la vie de tous les jours le sera. Cela peut être un processus, un produit ou un service qui est accessible via un smartphone ou une tablette à tout moment et en tout lieu. La digitalisation consiste également à gérer et à exploiter des flux d’informations de plus en plus massifs à des fins de développement de nouveaux produits/services visant à répondre à une clientèle plus exigeante et avertie. C’est le principe du Big Data.

Quels sont les profils recherchés dans le domaine du numérique ?

La digitalisation affecte tous les secteurs d’activité : tourisme, industrie, finance, biens de consommation, banque, assurance… Quelques entreprises marocaines pionnières ont compris que la digitalisation est un moyen d’accroître les revenus et la rentabilité. Elles ont aussi pris conscience des menaces des nouveaux entrants, les digital players. Dans ce cadre, elles nous ont sollicités pour des recrutements d’experts du digital : Directeurs Généraux pour la stratégie digitale, directeurs du digital ou CDO (Chief Data Officer) pour la gestion des projets, directeurs marketing et commerciaux pour les nouveaux produits, DRH pour la transformation culturelle et sociale, directeur de la communication digitale, directeur du Big Data…