Managers, prenez soin de votre Enfant

L’analyse transactionnelle identifie trois états de Moi : Parent, Adulte et Enfant. Ces trois états de Moi coexistent en nous avec un dominant. Le Parent, c’est le monde des valeurs et des principes. L’Adulte représente le monde de la logique. L’Enfant, celui de la créativité, de la spontanéité et de l’imagination. Ces trois états de Moi coexistent en nous avec un dominant. Le Parent, c’est le monde des valeurs et des principes. L’Adulte représente le monde de la logique. L’Enfant, celui de la créativité, de la spontanéité et de l’imagination.

Nezha Hami Eddine, Consultante coach – DG de Cap Rh Maroc
Nezha Hami Eddine, Consultante coach – DG de Cap Rh Maroc

L’approche managériale est un long fleuve qui se nourrit d’affluents multiples et divers. Ce sont les expériences des uns et les formalisations des autres. Le management est une discipline instable et incomplète. Elle est en perpétuelle recherche, car l’être humain, au cœur de la théorie du management, est un être en perpétuelle croissance. Les victoires d’hier sont les acquis d’aujourd’hui. Il n’y a pas de recettes de management toutes faites à mettre en place, mais des ingrédients à peaufiner et à ajuster à longueur de journée. Rien n’est acquis.

Tout au long de ce fleuve, la puissance du manager se mesure à sa capacité à se ressourcer aux affluents qui l’inspirent pour construire sa propre approche. Il peut être conquis par un outil et rejeter un autre. Le plus important est d’en faire le meilleur usage. Dans cet article, j’invite les managers à découvrir une source d’inspiration et de motivation inépuisable, que j’apprécie particulièrement : VOUS.

Regardons dans le rétroviseur

Vous y verrez le manager que vous êtes devenu. Plongez votre regard un peu plus loin : vous y verrez le cadre débutant que vous étiez. Celui qui construit, expérience après expérience, son capital savoirs.

Encore un peu plus loin: vous y verrez l’étudiant accumulant les savoirs. Puis l’adolescent, insatiable et insondable.

Et puis, plus loin, l’enfant. C’est l’escale recherchée. C’est le monde que je veux vous faire découvrir.

Quand je travaille avec des managers, je constate que nombreux ont «refoulé», «gommé» ou «oublié» cet Enfant. D’autres en parlent en haussant les épaules. Et certains ont de réelles difficultés à en parler.

Quelle que soit votre position, c’est le monde que je vous invite à découvrir et à explorer. Je veux cet article : le rendez-vous manqué avec l’Enfant qui sommeille toujours en chacun de nous.

Pourquoi Enfant avec majuscule ?

Un peu de théorie ne fait pas de mal. L’analyse transactionnelle (AT), théorie de la personnalité développée en 1945 par Eric Berne – psychologue américain, identifie trois états de Moi : Parent, Adulte et Enfant. Ces trois états de Moi coexistent en nous avec un dominant. Chaque état de Moi recèle un capital extraordinaire. Donc, un état de Moi est une source de compétences. Au passage, il n’y a pas un état de Moi meilleur que les autres. Ils sont tous les trois juste formidables : un vivier nourricier et inépuisable.

Le Parent, c’est le monde des valeurs et des principes. L’Adulte représente le monde de la logique. L’Enfant, celui de la créativité, de la spontanéité et de l’imagination.

Enfant, généreux et expansif

C’est la ressource que je veux vous faire découvrir.
Oui, j’entends vos questions et vos récriminations. Vos questions sont légitimes. Et vos récriminations compréhensibles.
En quoi l’Enfant peut être d’une quelconque aide aux manager que vous êtes devenu ? Comment l’Enfant peut aider à manager des adultes? Est-ce sérieux de faire appel à l’Enfant pour gérer une entreprise? Et même s’il peut m’aider, est-ce que les autres adultes vont me prendre au sérieux ? Est-ce que je ne risque pas de perdre ma crédibilité ?
Que nenni.
Nous sommes uniques et pluriels. Et nous pouvons être, à la fois, ces trois états de Moi. Ou l’un ou l’autre.
C’est vrai, on vous a toujours demandé d’«arrêter les enfantillages».

De fait, vous avez muselé votre Enfant. Pour être adulte, vous avez pensé devoir le renier. Mais à quel prix ?

Lors des team-building, les mises en situation visent à libérer cet Enfant. Cette énergie créatrice et généreuse. Résultat ? En l’espace d’une retraite (de un à trois jours), l’équipe fait un saut quantique et de qualité vers l’élaboration de son destin commun.

Terreau d’intelligences multiples

L’état de moi Enfant recèle un potentiel extraordinaire, malheureusement sacrifié au nom du sacro-saint sérieux.

Le manager peut se ressourcer de ce qu’il était juste avant de rejoindre le monde des adultes pour y puiser des compétences qui sont, aujourd’hui, fortement plébiscitées par les entreprises, car favorables à l’intelligence collective.

Le monde de l’Enfant recèle, aussi, les ferments indispensables à l’intelligence émotionnelle porteuse de solutions innovantes, qui pave la voie à l’holacratie. Une nouvelle approche pour formaliser l’intelligence collective. Opérationnellement, l’holacratie permet de rapprocher les centres de prise de décision du front line.

Une organisation holacratique rompt naturellement avec le modèle pyramidal top-down.

Depuis l’arrivée de son dernier directeur général, Michel Aballea en 2014, Décathlon a entamé une cure d’amincissement. La pyramide a été ratatinée. Le pouvoir de prise de décisions a été délégué aux gens du terrain, le front-line.

Richesses multiples de l’Enfant

Le vivier Enfant recèle des compétences multiples, variées et, rarement, exploitées. L’état de moi Enfant est le monde de la curiosité, des émotions, de l’audace, de la spontanéité et de la créativité. Prenons les une à une et ce qu’elles peuvent apporter pour le manager.

Curiosité

L’Enfant est un invétéré questionneur. Pourquoi cela? Et pourquoi ceci ? Pourquoi pourquoi ?

L’Enfant est fondamentalement curieux. Avide de connaissances, il veut comprendre. C’est un explorateur-né. Sa capacité à appréhender le monde extérieur sans a priori ni préjugés lui permet d’explorer des zones nouvelles. Cette curiosité permanente le maintient dans un état de veille lui permettant de voir le monde avec un œil sans cesse renouvelé. L’Enfant n’hésite pas à recommencer. A explorer. Chaque jour apporte son lot de nouveautés, d’explorations et d’expériences. Et cela le rend heureux.

Et le manager ? Comme l’Enfant, il gagnerait à cultiver sa capacité à s’étonner de ce qui se passe autour de lui, à étonner les autres, à poser des questions, à repousser le cadre, à déranger quand il le faut, à réfléchir «outside the box»…

Or, l’adulte est emmuré dans sa tour d’ivoire. Dans ses convictions et certitudes. Il est LE sachant. C’est la raison pour laquelle c’est lui qui décide, puisqu’il sait tout. Attitude qui le fige dans une certaine homéostasie, le privant de son plein-potentiel et de celui des ses collaborateurs/rices.

«L’important est de ne jamais cesser de s’interroger. La curiosité a sa propre raison d’exister. On ne peut pas s’empêcher d’être en admiration quand on contemple les mystères de l’éternité, de la vie, de la merveilleuse structure de la réalité. Il suffit simplement d’essayer de comprendre un peu ce mystère chaque jour. Ne perdez jamais votre sainte curiosité», expliquait Einstein.

Illustration, les biographes d’innovateurs et de leaders comme Elon Musk, PDG des sociétés SpaceX et Tesla, ou Bill Gates, l’emblématique PDG de Microsoft, établissent que la curiosité a été leur source de motivation principale dès leur enfance. Einstein avait coutume de dire : «Je n’ai pas de talent particulier, je suis passionnément curieux».

Emotions

L’Enfant a un capital émotionnel hors du commun. Et de surcroît à l’état pur. Quand il est ému, il l’exprime sans a priori, ni préjugés. Il en rit ou en pleure. Il ne brime pas ses émotions à cause du politiquement correct. Son empathie naturelle. Non encore altérée par le construit social, elle l’aide à mettre des mots sur son ressenti avec sa propre grammaire. Il ne craint pas de dévoiler ses émotions. Et aime aller vers l’autre.

Et le manager? L’adulte est dans le déni de ses émotions. J’ai entendu des managers dire que l’entreprise n’est pas l’espace pour exprimer ses émotions, comme s’il est possible de les déposer à l’entrée et de les récupérer en partant. Pour de nombreux managers, exprimer ses émotions est un signe de faiblesse. Il ne se le permet pas et le refuse de la part de ses collaborateurs/rices. En refusant de reconnaître ses émotions et celles des autres, le manager crée de la souffrance en entreprise. Et il y en a. Les fameux RPS (risques psycho-sociaux) sont la conséquence d’entreprises de moins en moins humaines, reléguant l’élément humain «aux combles».

Illustration : Barak Obama avait marqué les esprits par sa capacité à exprimer et à montrer ses émotions.

La petite larme, qui avait coulé sur sa joue après la tuerie de Newtown dans l’école primaire de Sandy Hook en 2012, avait ému la planète. Contrairement à Donald Trump à qui on reproche son manque d’empathie.

Spontanéité et audace

L’Enfant est égal à lui-même. Il rejette les faux-semblants, écoute et exprime ses envies et ses besoins sans craindre le regard de l’autre.
Sa puissance ? Courage et congruence. Il est parfaitement aligné avec lui. Alignement que nous avons perdu au fil du chemin qui mène vers l’adulte.
Son audace et sa candeur l’aident à affronter les dangers avec intrépidité.

Et le manager ? Comme l’Enfant

Le manager doit retrouver l’allégresse de l’audace. Et la liberté que procure la spontanéité. L’environnement de l’entreprise change sans cesse.
Que faire ? Répondre aux changements par l’inertie ou le défier par l’affirmation de soi et de son équipe.

Le manager est tenu de faire, chaque jour, montre d’audace pour pouvoir faire face aux changements. Et surtout, pour les anticiper. Réagir, c’est-à-dire se préparer en voyant le danger arriver est contre-productif. Le manager est tenu d’anticiper le danger. De le prédire.

«Le succès fut toujours un enfant de l’audace», soutenait Prosper Crébillon, poète dramatique français au XVIIe siècle.

Illustration : l’empire Kodak, créé en 1882, a fait faillite en 2012, car le management n’avait pas osé aller vers le numérique, dont le procédé a été découvert par l’un de ses ingénieurs.

Créativité

L’Enfant est épris de liberté. Il se joue des conventions, codes et règles qu’il perçoit comme des entraves à son élan pour créer. Sa capacité lui permet de créer le monde où il a envie de vivre. Un mode où il est maître où il crée ses codes et ses règles. Sa capacité à s’inventer et à se réinventer sans cesse.

Et le manager ? Face aux contraintes, le manager doit, lui aussi, se réinventer chaque jour. Intégrer le chaos comme outil de management. Le vrai risque pour une entreprise ? C’est quand le manager sacralise son entreprise : «Nous avons toujours fait comme ça», par peur du changement. Or, il n’y a de sacré que le renouveau. Un manager doit réinventer son style de management.

Illustration : après avoir été éjecté, en 1988, de l’entreprise qu’il avait créée en 1977, Steve Jobs est revenu par la grande porte. Il a fait de la créativité la colonne vertébrale de son style de management. «Epatez-moi» (par vos créa), demandait Steve Jobs, chaque jour, à ses équipes.

Quand Picasso a délaissé l’académisme de ses débuts, il a retrouvé la simplicité et l’épure du trait qu’aurait tracé un enfant de quatre ans. Sans cette rencontre, Picasso ne serait pas.