L’existence d’une société de droit influe beaucoup sur le fonctionnement de l’entreprise

Avis d’experts : Abdallah El Jout, Expert RH

Nous assistons au Maroc à une timide ouverture de l’Etat sur la société pour accompagner les contestations. Ceci se fait  dans un contexte de méfiance presque totale de la population, car elle doute de la volonté politique des pouvoirs publics à instaurer une réelle démocratie. Il faut dire que la transition est devenue la norme au lieu d’être une exception et une étape, et ce qui était censé être provisoire est devenu permanent…
Au sein de l’entreprise, on ne peut pas parler de démocratie, car ce concept est précis. Par contre, on peut parler d’un esprit démocratique ou encore plus exactement d’un mode de fonctionnement démocratique.
Il ne faut pas oublier que, pour le droit du travail, la subordination est une condition substantielle pour un salarié. Par contre, l’existence d’une société de droit influe beaucoup sur le fonctionnement de l’entreprise et limite les dérives et les violations de la loi. Le patronat marocain a beaucoup de choses à apprendre dans le domaine du respect des autres car il confond encore trop souvent propriété privée et propriété sociale et, au niveau individuel, salarié et esclave. La démocratie au sein de l’entreprise est un vieux rêve, il a donné naissance aux mouvements de cogestion, le paritarisme en est un volet. Il a aussi permis l’émergence du  coopératisme. Pour mesurer ces choses, il faut aller voir le site de Mondragon en Espagne, et aussi examiner le cas de la coopérative John Lewis en Angleterre, qui compte 80 000 salariés, pour un chiffre d’affaires de
10 millions d’euros
(110 MDH).
En ce qui concerne la  différence entre la démocratie politique et la protection des droits des salariés dans l’entreprise, je pense que tout est question du niveau d’éducation et de conscience politique. On sait toutefois que la liberté d’expression, le droit de grève, le respect des droits humains, la liberté de la presse et une justice indépendante sont autant d’éléments qui facilitent le respect des droits des salariés et contribuent à améliorer les relations professionnelles. On peut parfois utiliser l’entreprise comme une tribune pour revendiquer des droits politiques, l’exemple des journées de grèves générales est le plus éloquent, mais c’est de plus en plus rare.
D’un autre côté, quand on parle de protection de droits des salariés, je pense qu’un droit n’est pas définitivement protégé même dans les sociétés démocratiques, une entreprise n’est pas une organisation philanthropique. Il faut rappeler qu’un droit est d’abord et surtout l’expression des rapports de forces. Il est important d’avoir une veille active pour protéger un droit.
Au Maroc, il y a des violations graves des droits sociaux. Pire, il y a une banalisation des violations de droits au point que nous sommes devenus une société habitée par un imaginaire social totalement inégalitaire qui légitime beaucoup de souffrances. Nous avons déjà les ingrédients d’une société de caste qui prône ouvertement le séparatisme social et l’entre soi. Par ailleurs, nous constatons l’effritement et la délégitimation progressifs des structures intermédiaires, tels que les partis politiques et les syndicats, qui sont des relais nécessaires. Le désir du changement est omniprésent, mais il y une absence totale des acteurs sociaux ou institutions capables de l’incarner. La dynamique sociale alors  s’exprime dans la rue, c’est elle qui impose le calendrier, choisit les thèmes et les priorités, et oblige le pouvoir à jouer aux pompiers.