L’Etat n’assume pas ses responsabilités vis-a-vis des handicapés

Le handicap reste un facteur extrêmement fort d’exclusion non seulement dans le monde du travail mais aussi dans l’éducation, la formation, les soins…
Les mesures incitatives pouvant amener les entreprises à  s’ouvrir à  cette catégorie de travailleurs sont insuffisantes voire inexistantes.

Préjugés, mépris, manque de formation… Entre discrimination et assistanat, les problèmes d’insertion des personnes handicapées viennent aggraver leur handicap. Malgré les diverses lois et initiatives en faveur de leur emploi, beaucoup d’entre ces personnes, même dotées de compétences réelles, se retrouvent encore sur la touche. Explications avec Mohamed Khadiri, président de l’Amicale marocaine des handicapés (AMH).

La Vie éco : L’insertion des personnes handicapées dans le monde du travail reste un sujet très peu débattu sur la place. Quel bilan faites-vous de leur situation actuelle ?
Mohamed El Khadiri : La dernière enquête nationale sur le handicap, réalisée en 2004 par le Secrétariat d’Etat chargé de la Famille, de l’Enfance et des Personnes handicapées, fait état de 5,12% de la population déclarant être en situation de handicap, soit l’équivalent de 1 530 000 personnes. L’enquête nationale sur le handicap a été réalisée sur un échantillon représentatif de la population, de plus de 54 000 personnes, construit à  partir de la base de sondage des districts du Recensement général de la population et de l’habitat 2004 élaborée par le Haut commissariat au Plan.
Parmi les résultats de l’enquête, on trouvera que seulement 10,1% des personnes en situation de handicap sont des actifs occupés. Le taux atteint 12,2 % dans les tranches d’âges de 15 à  60 ans. Les actifs chômeurs représentent 13% de l’ensemble de la population des personnes en situation de handicap et 15,6% de la tranche d’âge 15 – 60 ans. Il est clair que le handicap reste un facteur extrêmement fort d’exclusion non seulement dans le monde du travail mais aussi dans l’éducation, la formation, les soins…

Pourtant, certaines mesures incitatives ont été prises pour leur insertion…
Effectivement, mais elles ne sont pas respectées dans la pratique. Une première loi concernait déjà  la protection sociale des aveugles et mal-voyants. Ensuite, il y a eu la loi portant sur la protection sociale des handicapés, qui stipule, entre autres, que les entreprises s’engagent à  garder tout salarié devenu handicapé et ne peut l’employer à  des travaux pouvant lui porter préjudice ou aggraver son handicap. Toujours dans cette loi, il existe une mesure particulière qui concerne l’application d’un quota de personnes handicapées dans les services publics, de 7 %. Cette mesure concerne les organismes de plus de 15 personnes. Mais, dans la mesure o๠il existe un examen d’entrée obligatoire, très peu de candidats accèdent finalement à  ces postes.

Cette situation prévaut également dans d’autres pays. Pourquoi cette indifférence des entreprises ?
En Europe, en plus des lois, on prend des mesures importantes pour encourager leur embauche notamment sur le plan fiscal, réglementaire… En parallèle, il existe des mesures d’obligation. En France, par exemple, les entreprises de plus de vingt salariés ont le choix entre verser une contribution à  une association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées ou compter parmi leurs employés 6 % de travailleurs handicapés.
Autre mesure importante : la mise en place d’ateliers protégés. Ainsi, au Canada, certaines activités sont réservées au personnel handicapé.
Pour revenir à  notre cas. Le droit de la personne handicapée au travail est certes garanti par la législation marocaine mais il demeure une pure fiction à  l’heure actuelle.

Compte tenu de la faiblesse d’insertion des handicapés, o๠les trouve-t-on généralement ?
Ils sont présents dans différents secteurs d’activités. Beaucoup ont opté pour l’entreprenariat : téléboutiques, petits commerces, TPE… Certaines sociétés de micro crédit les soutiennent financièrement. Les centres d’appel ont également favorisé l’insertion des handicapés. Beaucoup de demandes ont été faites dans ce sens. Parallèlement, on a eu des demandes pour des postes de comptables, standardistes, secrétaires, informaticiens… Les postes de management ne sont pas en reste. On a bien vu certains managers ou même des chefs d’Etat (Theodore Roosevelt en est un exemple) qui ont fait leurs preuves malgré leur handicap. Les salariés handicapés sont, la plupart du temps, nettement plus motivés que leurs collègues valides. Ils s’investissent énormément dans leur travail.

Les handicaps sont divers, mais l’on pense essentiellement aux problèmes d’ordre physique…
En effet, dans l’imaginaire collectif, les personnes handicapées se déplacent en fauteuil roulant ou à  l’aide de béquilles. Trop de préjugés ont cours sur les handicapés. De quoi refroidir les ardeurs des recruteurs éventuels. Pourtant, beaucoup de handicapés sont plus que valides, et la moitié a un handicap qui ne se voit pas. Généralement, vous avez quatre familles de handicaps. D’abord, les handicaps moteurs (amputation ou paralysie d’un membre ou plusieurs, déformation,…), le handicap visuel (déficience totale ou partielle du champ visuel), le handicap auditif et vocal (surdité ou mutité) et enfin le handicap mental (déficience totale ou partielle de la mémoire, du langage…).

L’accès à  l’entreprise est conditionné par une compétence dans un domaine donné, ce qui n’est pas toujours le cas pour beaucoup de handicapés…
Parce qu’à  la base, on marginalise cette population. Dans le monde éducatif, on constate déjà  une aberration qui consiste à  isoler les handicapés dans des centres spécialisés. Ce qui développe chez eux un esprit d’incapacité physique et d’infériorité.
Nous avons constaté également un taux d’échec de scolarisation important parmi cette population. Donc, peu de qualification. Ce qui amoindrit davantage leurs chances de décrocher un travail.
C’est pourquoi, en tant qu’association, nous avons mis en place un programme de soutien et de financement aux personnes désireuses de poursuivre une formation professionnelle ou diplômante. Certaines écoles prestigieuses de la place nous ont aidés financièrement dans cette démarche et elle fonctionne parfaitement depuis plusieurs années. Le taux de réussite est de plus de 80 %. Cette année, 42 personnes ont bénéficié de cette opération.

Les organismes publics ou privés, les associations qui travaillent dans le domaine économique, sont-ils sensibles à  la situation?
Absolument. Nous avons développé de nombreux partenariats avec des organismes privés ou publics, notamment l’OFPPT (Office de formation professionnelle et de la promotion de l’emploi), l’Anapec (Agence nationale de la promotion de l’emploi et des compétences), la CGEM (Confédération générale des entreprises du Maroc), le CJD (Centre des jeunes dirigeants)… Nous avons également notre réseau de donateurs constitué d’importantes sociétés. Nous menons beaucoup d’actions dans ce sens, mais cela reste insuffisant. Comment alors faire évoluer la situation en faveur des personnes handicapées ?
Il faut d’abord que l’Etat prenne ses responsabilités et mette en place des mesures incitatives d’insertion comme les solutions citées auparavant. Il faut aussi régler les problèmes d’accessibilité (bâtiments, transports urbains…) qui restent majeurs pour la plupart de personnes handicapées.
Mais à  mon sens, il faut prendre le problème à  la racine. Il faut apprendre aux personnes à  vivre avec leur handicap. L’enquête nationale a montré que la majorité des personnes handicapées ont d’abord une préoccupation de survie avant celle d’intégration. L’accès à  la formation et à  l’emploi arrivent après. Je pense qu’il y a un effort commun à  faire pour qu’elles vivent dans la dignité.

Mohamed Khadiri
Président de l’Amicale marocaine des handicapés (AMH)
Les salariés handicapés sont, la plupart du temps, nettement plus motivés que leurs collègues valides. Ils s’investissent énormément dans leur travail.

Avis de recruteur : Essaid Bellal
«A compétences égales, les invalides n’ont pas la même chance que les autres»

« Les préjugés sur les personnes handicapées demeurent très forts à  l’heure actuelle. Les employeurs sont réticents à  les embaucher car ils se disent que ces personnes auront besoin d’un encadrement renforcé, qu’elles ne sont pas mobiles. Bref, les faire travailler est, à  leurs yeux, trop compliqué et pas assez rentable. Pourtant, les salariés handicapés sont, la plupart du temps, nettement plus motivés que leurs collègues valides. Ils s’investissent dans leur travail, possèdent l’esprit d’équipe, s’intègrent vite, car un emploi leur donne l’opportunité de trouver leur place dans la société, d’avoir des responsabilités, d’être utiles. Pourtant, même à  compétences égales, ils ont très peu de chances d’intégrer le monde du travail.
Hormis quelques multinationales de la place qui s’inscrivent dans la logique d’insertion des handicapés, les entreprises nationales sont loin du compte, à  moins qu’il ne s’agisse d’un parent ou d’un ami proche.
Autre raison invoquée : le peu de qualification de cette population. On les trouve généralement dans les métiers administratifs, le secrétariat, l’enseignement ou encore les centres d’appel»