Les rituels magiques sont fréquents dans les périodes d’incertitude

Les pratiques peuvent exister en milieu professionnel sans être visibles
Elles n’ont aucun rapport avec le genre
Amulette, eau bénite, bougies, «bkhour» (encens)…, les recettes sont innombrables.

Le shour (magie ou sorcellerie) fait partie du paysage culturel et social et il est véhiculé par le biais de l’éducation familiale et de la socialisation. Le sujet a inspiré beaucoup de sociologues qui se sont penchés sur son impact dans le milieu professionnel. Explications avec Ahmed Al Motamassik, sociologue d’entreprise.

Quelle signification donnez-vous à la sorcellerie, «shour» et autre magie noire dans la société marocaine ?
De façon générale, on parle de magie ou de sorcellerie (shour, au Maroc) dans une société, pour qualifier des pratiques qui ont pour finalité l’exercice d’une influence positive ou négative sur une autre personne, d’une manière irrationnelle. Elles font partie de notre paysage culturel et social et sont véhiculées par le biais de l’éducation familiale et de la socialisation.
Généralement, ces pratiques obéissent à une logique mythico-magique étudiée par le sociologue Marcel Mauss : «Les lois de contiguïté, de similarité, de contraste : les choses en contact sont ou restent unies, le semblable produit le semblable, le contraire agit sur le contraire». Pour la contiguïté, on considère que les dents, la salive, la sueur, les ongles, les cheveux représentent intégralement la personne ; de telle sorte que, par leur moyen, on peut agir directement sur celle-ci, soit pour la séduire soit pour l’envoûter. Un exemple pour illustrer la similarité : on agit sur une personne en son absence en manipulant sa photo ou en créant une image qui représente cette personne. Un autre exemple, qui illustre en revanche la loi du contraste, est le sacrifice : pour attirer la chance, on égorge un coq ou un mouton (la destruction attire les bienfaits).

Vous avez rédigé une thèse sur le sujet, quels ont été vos principaux enseignements ?

Dans ce travail, je me suis inscrit dans une stratégie d’analyse anthropologique en vue de déconstruire les mécanismes de fonctionnement des pratiques culturelles et sociales marocaines traditionnelles. J’ai remarqué qu’elles avaient pour objectif de légitimer et pérenniser un ordre social basé sur la sainteté, la baraka et l’ordre patriarcal… Je me suis intéressé à trois dimensions qui sont le temps, le sacré et les objets.
Par exemple, le temps dans la culture traditionnelle n’est jamais quantifiable. Le fait de donner rendez-vous à quelqu’un dans une heure ne signifie pas dans 60 minutes exactement mais à un certain moment dans le temps.
L’horizon temporel est très limité : on ne fait pas de prévisions et l’on ne se projette pas dans le futur. La structure du temps est cyclique, finie et fermée. Par contre, le temps dans la pensée moderne est infini et quantifiable : ce qui importe essentiellement, c’est le futur alors que, dans la culture traditionnelle marocaine, on n’a que le culte des «origines et des ancêtres».
De ce fait, j’ai constaté que le paradigme culturel traditionnel est assez fermé dans notre société avec des pensées qui ne permettent pas l’évolution mentale et culturelle. Par ailleurs, nous savons qu’une culture qui n’évolue pas risque de disparaître.

Pour en revenir au sujet de la sorcellerie et autres sortilèges, qu’en est-il au niveau des entreprises ?
Il faut d’abord relever un paradoxe : quand on parle d’entreprise, on parle de rationalité, d’objectifs, et l’on peut se demander pourquoi ces comportements irrationnels de la part du corps social de l’entreprise. Pour comprendre cette ambivalence, il faut dire que l’entreprise n’est que le reflet de la société. Or, la société marocaine, comme l’a bien caractérisée Paul Pascon, est une société composite. Cela signifie que l’instauration de nouveaux paradigmes n’élimine pas les anciennes pratiques. De ce point de vue, on peut dire que la culture marocaine est cumulative et les personnes réactivent tel ou tel comportement culturel en fonction de la perception de la situation. A titre d’exemple, on fête le Nouvel An grégorien d’une manière ostentatoire aussi bien que les fêtes marocaines traditionnelles. Sur un autre registre, les responsables d’entreprise passent d’un style de management à un autre en fonction de leur perception de ce qui est adapté à la situation, ce qui explique la mosaïque des comportements managériaux au sein de la même entité. Ce rappel permet de mieux situer les pratiques magiques dans l’entreprise.
Ces pratiques peuvent très bien exister en milieu professionnel, sans qu’elles soient visibles. Généralement, ces pratiques n’ont aucun rapport avec le genre : elles sont le fait aussi bien des hommes que des femmes.
On observe également ces pratiques dans les milieux politiques où les postes de direction sont sensibles et volatils. Combien de fois n’a-t-on pas vu des dirigeants vivre des périodes difficiles en cas de rumeurs sur d’éventuels remaniements de poste. Souvent, ces individus ont eu recours aux services de fqih
ou de chouafate [NDLR : voyantes] pour essayer de faire basculer la chance en leur faveur.

Sont-elles fréquentes dans les entreprises ?
Nous les observons dans les situations critiques qui sont les périodes d’embauche, de promotion, d’évaluation, de redéploiement, des restructuration, de plans sociaux ou les moments de crise…, tous les moments que l’individu vit de manière intense et incertaine.
Dans ces situations, l’acteur est dans l’incertitude et l’indétermination totale. En vue de dépasser cela, il réactive des pratiques supposées efficaces en vue de conjurer le mauvais sort ou d’aider à l’accomplissement du souhaitable.
Elles prolifèrent aussi dans des entreprises dont le management est autoritaire. Et plus il l’est, plus il y a résurgence de ces pratiques et rituels. Moins il est autoritaire, plus ces rituels ont tendance à diminuer.

Pourquoi, selon vous ?

Pour la simple raison que le style directif crée l’incertitude et la crainte. Il diminue la visibilité de l’acteur par rapport aux critères objectifs de promotion, d’évolution dans l’entreprise. Dans cette situation, une promotion, par exemple, peut être perçue comme l’émanation de la volonté d’une seule personne dans l’entreprise, à savoir le dirigeant. Face à cela, on a recours parfois à des rituels «d’exorcisme», dont le but est de permettre à leur initiateur de bénéficier lui-même de cette promotion.

Quels sont les rituels les plus fréquents ?
Cela va des amulettes concoctées par des fqih ou par une voyante jusqu’au bkhour (encens), eau bénite, bougies, jaoui … On utilise toutes les pratiques qui obéissent aux lois de la magie et de la sorcellerie évoquées par Marcel Mauss.

Est-ce forcément dans un esprit de maléfice ?
Pas forcément ! Généralement, c’est pour se protéger contre les maléfices supposés venant des autres ou pour attirer les faveurs d’un responsable ou d’un chef hiérarchique. Les situations de crise et d’incertitude créent la peur chez l’employé, qui peut aller de la peur de perdre son emploi et sa relative sécurité jusqu’au doute quant à ses capacités et à ses compétences. L’effet psychologique de ces pratiques est la réduction de l’angoisse. En somme, le recours à ce genre de pratiques est une réaction à des situations qui génèrent la peur.

Comment les entreprises peuvent-elles s’en prémunir ?

Il suffit d’avoir une organisation qui favorise l’esprit d’appartenance, réduit les craintes des collaborateurs, met fin aux rumeurs, donne de la visibilité et surtout de l’espoir dans les moments de crise. Cela suppose que l’on est adepte du style «négociateur» dans la façon de gérer l’entreprise. En somme, il faut aller vers l’instauration et l’utilisation effective des outils de gestion comme l’entretien d’explicitation, les critères objectifs d’évaluation selon une grille consensuelle, une bonne gestion prévisionnelle des compétences et un bon système d’information. En un mot, un management basé sur la transparence et la concertation.