Les grandes écoles en quête de bonne gouvernance

Le privé a contribué qualitativement à  former les ressources humaines dont ont besoin les entreprises, mais moins quantitativement. Les écoles privées sont souvent gérées comme des entreprises au détriment de la mission académique. L’Etat doit faire en sorte que le privé soit accessible aux couches sociales les plus défavorisées.

Le lancement de nouvelles universités privées au Maroc a fait couler beaucoup d’encre. Les professionnels reprochent au ministère de tutelle d’avoir autorisé à des universités d’exercer alors que les textes d’application des lois ne sont pas encore promulgués. Cependant, dans tous ces tergiversions, l’étudiant, les entreprises et le développement de la communauté sont pris en otages. Apporter la lumière sur une telle problématique stratégique d’un secteur névralgique comme l’enseignement supérieur implique de regarder de plus près dans le mode de gouvernance de ces institutions et du sens du leadership des autorités de tutelle. L’enseignement supérieur progresse certes, mais il aurait pu progresser davantage. Dans un environnement où le savoir est le capital principal, le coût d’opportunité est colossal.
Il faut reconnaître que le privé a contribué qualitativement mais moins quantitativement à former les ressources humaines dont ont besoin les entreprises marocaines. Durant les vingtaines d’années de leur existence, les grandes écoles et écoles d’ingénieurs privées, regroupées en majorité dans des associations comme la conférence des grandes écoles, ont réalisé d’importants investissements aussi bien en infrastructure qu’en développement des programmes pédagogiques. D’ailleurs, les professionnels du privé se vantent d’offrir un service public dans une tentative de se substituer au rôle de l’Etat dans ce domaine. Le privé cherche à faire accréditer ses formations et l’Etat n’est pas très rassuré sur le style de management de ces institutions et n’arrive pas à cerner où finit le «privé» et où commence le «public». L’Etat exige plus de garanties sur le mode de gouvernance des institutions du privé qui sont gérées plus comme des entreprises et moins comme des institutions académiques.

Inexistence d’une vraie culture «grande école»

Les grandes écoles les plus performantes réussissent à développer une culture institutionnelle appuyant leurs démarches citoyennes à offrir un service public d’éducation. Le référentiel d’une telle culture est facilement repérable dans les systèmes des accréditations internationales en matière de l’enseignement notamment «Equis» en Europe et «AACSB» en Amérique du nord. Il s’agit de systèmes accréditifs qui entraînent les universités et grandes écoles à s’ancrer davantage dans leurs maillages professionnels, non pas à travers le critère de nombre de diplômés formés qui s’avère le seul critère retenu dans notre système, mais par le nombre de partenariats effectifs tissés avec le monde des entreprises portant sur des projets de recherches et d’innovations.
Cette culture, inexistante chez nous, entraîne les écoles à capitaliser sur le savoir pour en faire un vrai levier d’apprentissage organisationnel dont les retombées sont bénéfiques non seulement pour le capital humain interne des écoles et université privées, mais aussi pour le développement socio-économique du pays. Sur ce registre, bien que des écoles soient membres d’Equis (système d’accréditation spécialisé dans les écoles de commerce ou de management) ou de l’association to Advance Collegiate Schools of Business (AACSB), association américaine délivrant une accréditation reconnue dans le monde entier aux meilleures universités et écoles de commerce, aucun prestigieux établissement de l’enseignement supérieur au Maroc ne s’est vu accorder le label «Equis» ou «AACSB».
Il est clair que dans le diagnostic que nous pourrons faire de notre système éducatif privé, tellement renfermé sur lui-même et sur les leaders emblématiques qui le gère, nous continuons à chercher un point de rencontre entre le monde professionnel et celui de l’éducation. Un point que nous aurions du mal à retrouver si l’on n’arrive pas à mettre en place un système de gouvernance de l’enseignement privé qui sépare les pouvoirs des bailleurs de fonds des prérogatives de management de  système d’éducation. Ce qui contribuerait certainement à fournir une identité institutionnelle et systémique à nos établissements de l’enseignement supérieur. Ce qui les rendrait plus attractifs et plus crédibles aux yeux des profils académiques pointus qui préfèrent intégrer le secteur public.
Comment pouvons-nous imaginer un système productif sans produire les ressources humaines compétentes pour développer l’enseignement supérieur au Maroc ?
Il est clair que dans l’état actuel des choses, la majorité des grandes écoles, les plus prestigieuses n’en sont pas du reste, recrutent majoritairement des vacataires pour assurer les prestations pédagogiques rendus aux bénéficiaires. Cette situation ne permet pas d’assurer aux institutions de l’enseignement privé une stabilité en termes de ressources intrinsèques  leur permettant de créer des externalités positives avec le monde externe. Or dans les grandes institutions étrangères, un seuil de 40 % d’enseignants est recruté comme permanent non seulement pour enseigner mais pour créer de l’information et du savoir à travers de la recherche appliquée aux domaines de la gestion et de société. Les bénéfices d’une telle démarche ne sont pas uniquement immatériels, mais ils prennent la forme d’importantes sources de financement en provenance des entreprises et de l’Etat, comme c’en est le cas aux Etats-Unis et une bonne partie des pays anglo-saxons.

Le rôle régulateur de l’Etat décrédibilisé par les contre-performances des écoles publiques

L’Etat est le régulateur du secteur. Il n’en reste pas moins que son rôle perd de la crédibilité à voir le niveau et la qualité des institutions académiques sous sa tutelle. Les écoles et maintenant les universités privées ont tout de même réussi là où l’Etat a échoué : former des ressources humainesopérationnelles pour l’entreprise.
L’Etat, à travers le ministère de l’enseignement supérieur, n’a jamais réussi à dire les choses de façon claire et directe aux opérateurs privés, et ce, pour les raisons citées plus haut. Seulement, il est grand temps de rappeler aux institutions de l’enseignement privé qui se veulent citoyennes d’adopter un style de gouvernance citoyen avec séparation de pouvoir entre le propriétaire du capital et le responsable académique. D’ailleurs, le cahier des charges pour l’accréditation des opérateurs d’enseignement prévoit un certain nombre de mesures convergeant dans ce sens.
Il est bien d’encourager le lancement de grandes structures universitaires pour accompagner l’enseignement dans notre pays, mais le régulateur est tenu de s’assurer que les dites universités seront en mesure de «massifier» l’accès à la formation à travers une bonne gouvernance certes, mais accompagné d’une politique de «pricing» favorisant la démocratisation de l’enseignement privé, de sorte à l’ouvrir aux couches sociales les moins favorisées.
Il est grand temps d’orienter les efforts d’enseignement en direction des responsables et opérateurs stratégiques de ce secteur.