Les ficelles pour prendre la parole en public

Il ne suffit pas de savoir ce que l’on veut dire, encore faut-il le faire comprendre à l’assistance.
Hiérarchie de l’information, mots-clés, périodes de silence… tout cela se prépare à l’avance.
Apprendre à respirer, bien articuler, laisser les mains s’exprimer… Bien parler peut être le résultat d’un apprentissage.

La réussite d’une prise de parole ne dépend pas du nombre de spectateurs ou de la hauteur de la tribune. Comment atteindre l’auditoire ou passer la rampe, comme on dit dans le jargon des artistes ? Pas de mystère, «parler en public s’apprend et s’appuie sur des techniques simples et efficaces pour qui sait les mettre en pratique». Yasmina Chbani, formatrice en communication chez Carnegie, dénonce ce qu’elle appelle la «zone de confort» des personnes préférant se cantonner à ce qu’elles savent bien faire. Le meilleur moyen de s’interdire d’évoluer ! «Moins je réussis dans une activité et moins j’aime la faire. Moins je la fais et moins j’ai de chance d’améliorer cette compétence. Le cercle vicieux !» En la matière, les managers ne font pas exception. Beaucoup pensent encore que la prise de parole est réservée à une élite douée d’un talent naturel. A tel point que bon nombre de managers se défaussent sur leur collaborateurs en arguant de la nécessité de mettre en avant les équipes. «Au Maroc, la prise de conscience d’une nécessaire maîtrise de la parole a été tardive. La mondialisation, les exigences de plus en plus élevées des clients, l’arrivée d’une nouvelle vague de dirigeants ont tout changé», souligne Mme Chbani.
Dans l’histoire du Maroc, la prise de parole a souvent été suivie d’événements dramatiques. En ces périodes d’audition de l’Instance équité et réconciliation, nous percevons encore la controverse suscitée par la prise de parole. «Depuis toujours, on nous apprend à nous taire», raconte Karim, étudiant en économie. «On communique d’ailleurs peu dans nos familles, et prendre la parole devant les aînés ou quand on est une femme est souvent stoppé par un “hchouma” ! L’école comme la fac perpétuent souvent encore cette politique, nous invitant à nous taire plutôt que de dire n’importe quoi». Rien d’étonnant alors à ce qu’on retrouve cette résistance face à la parole dans l’entreprise où le principe d’autorité reste le modèle dominant. «Les femmes craignent particulièrement de s’exposer», renchérit Aïcha Lemtouni, formatrice à l’ILCS (Institute for language and communication studies) qui accuse le conservatisme ambiant.

Traditionnellement, les femmes et les jeunes sont obligés de garder le silence
Pourtant, aujourd’hui, on sait la nécessité de bien communiquer. Si la sphère politique au Maroc est encore peu sensible à cette nécessité, les médias audiovisuels s’y intéressent davantage qu’hier. La TV nationale, longtemps semblable aux chaînes les plus archaïques des pays de l’Est, se modernise peu à peu. Tandis que, dans l’entreprise, la maîtrise de la parole est une compétence de plus en plus sollicitée. Le coaching comme les formations en communication se multiplient, faisant croître, depuis quelques années, un nouveau marché du conseil. Dans un monde qui privilégie autant le savoir-faire que le faire-savoir, les conduites d’évitement peuvent en effet avoir des effets désastreux sur une carrière : rater un contrat, ne pas savoir se valoriser lors d’un entretien d’évaluation ou d’embauche…
Le secret de la réussite est pourtant assez simple : ne jamais entrer dans la spirale de l’échec et pratiquer le plus possible. «Comme lorsque nous faisons une chute de cheval…», explique Yasmina Chbani. «Tous les instructeurs vous le diront : il s’agit de remonter immédiatement en selle ! L’échec provoque trop souvent une redoutable perte de confiance en soi. Un échec lors d’une soutenance de thèse peut ainsi empêcher, dix ans plus tard, un excellent manager de redescendre sur la piste. Alors, il faut s’exposer et s’exposer encore.»
«Les problèmes les plus courants rencontrés lors de la prise de parole», note Aïcha Lemtouni, sont la faiblesse de l’argumentation et de la persuasion, le manque de pratique, l’appréhension, la timidité, le mauvais choix du registre linguistique, le manque de savoir-faire en communication corporelle, la méconnaissance des techniques de la prise de parole et, surtout, une mauvaise prise en considération du public». C’est pourtant la règle d’or, insiste-t-on chez Carnegie où l’on regrette de voir généralement «les personnes bien plus centrées sur elles-mêmes que sur leur auditoire». Ce décalage entre le thème, la manière d’intervenir et l’auditoire est fréquent, confirme-t-on chez IS Force, qui voit ainsi à chacune de ses sessions des «intervenants nager à contre-courant». «Certains, même, donnent l’impression de ne pas respecter leur public, par des attitudes et des postures perçues comme irrespectueuses, désinvoltes ou méprisantes». Une fois comprise cette nécessité de faire passer le public avant soi-même, restent les techniques à acquérir. De respiration, par exemple. «Un texte, c’est d’abord une respiration», disait Louis Jouvet, comédien, homme de théâtre. On apprend ainsi en stage à respirer par le ventre (comme lorsqu’on dort), à travailler la détente du corps, du visage aux orteils, par des tensions du corps, suivies de relâchements (plus forte est la tension, plus forte sera la détente).
Prendre son temps, c’est aussi gagner en assurance. Le silence est un bon moyen de reprendre sa respiration et de ménager ses effets. Comme le silence, le trac n’est pas forcément l’ennemi à abattre. Il mobilise l’énergie et permet le passage à l’acte de la prise de parole qui, lui-même, fait disparaître le trac. La visualisation et la pensée positive sont aussi des méthodes qui ont fait leur preuve.

Avant de parler, regardez et laissez-vous regarder
Il s’agit aussi d’accepter les regards qui se posent sur vous. «Avant de parler, regardez et laissez-vous regarder», conseillent, unanimes, les formateurs de la parole. «Souriez! L’humeur déteint sur votre interlocuteur. Articulez, appuyez sur les consonnes pour donner plus de poids aux mots». Pour ces exercices, chaque cabinet à ses petites phrases amusantes : «Le fisc fixe exprès chaque taxe fixe excessive exclusivement au luxe et à l’acquis. Répétez !». «Extériorisez vos émotions pour gagner en sympathie, laissez vos mains s’exprimer, faites des gestes hauts, avancez-vous vers le public avec des gestes d’ouverture…» et, bien sûr, prévient encore Yasmina Chbani, «préparez votre exposé. Si vous vous contentez de préparer de magnifiques – souvent trop nombreux – supports visuels, votre présentation risque de traverser de fortes turbulences !» Tout est ensuite question de naturel et d’improvisation. Souvent, d’ailleurs, de fausse improvisation… Churchill disait: «Un discours improvisé a été réécrit trois fois».

Une fois la gestuelle et le trac maîtrisés, tout est ensuite question de naturel et d’improvisation. Souvent, d’ailleurs, de fausse improvisation… Churchill disait : «Un discours improvisé a été réécrit trois fois.»

La culture traditionnelle privilégie la réserve, mais les challenges liés à la mondialisation ont modifié radicalement la donne, mettant en évidence la nécessité de maîtriser la prise de parole publique.