Les femmes sont plus affectives que carriéristes

Même s’il y a de plus en plus de femmes actives, le travail reste associé à  l’homme. Partage des tà¢ches ménagères, inégalités au travail…, la femme doit encore faire face à  des difficultés. La femme active a peu de temps pour se consacrer à  elle-même.

Certes, l’évolution de la femme marocaine dans le monde du travail est palpable ; elle a investi beaucoup de domaines jusque-là réservés aux hommes. Mais elle doit encore faire face aux préjugés dans une société encore très machiste. Mohcine Benzakour, psychosociologue et professeur chercheur, explique les problèmes que rencontre la femme active tant au niveau personnel que professionnel.

Comment analysez-vous l’évolution de la femme active dans la société marocaine?

Alors qu’aujourd’hui un travailleur sur deux est une travailleuse, les stéréotypes ont la vie dure. Le fait d’être actif continue d’être conjugué au masculin. Même si la femme active est mieux vue, les tâches ménagères lui sont toujours dévolues… Depuis des siècles, ce sont les femmes qui ont en charge la famille et la maison. Traditionnellement, et c’est encore très ancré dans nos cultures, l’homme devait travailler et rapporter de quoi subvenir aux besoins de toute la famille. C’est le sexué, entendu comme processus de construction et d’évolution du masculin et du féminin, qui est en question. Avec l’amour, le travail est cette expérience fondamentale qui permet justement de nous construire en tant qu’être sexué. Côté féminin, qu’il soit professionnel, domestique, maternel, etc., le travail est toujours placé sous le sceau de la compassion. Travailler au féminin, c’est «être au service de…».

Quel type de paradoxes les femmes rencontrent-elles ?

Si aujourd’hui on pense que la femme se fait une place de plus en plus grande dans le monde du travail, les tâches ménagères, elles, ne sont pas encore bien réparties. Elles ne veulent plus choisir entre carrière et famille. Il en résulte une situation paradoxale : elles souhaitent passer plus de temps avec leur famille sans abandonner leur travail. Il est vrai que le salaire est bien souvent plus faible que celui de l’homme, mais le vrai problème est  que la charge de travail d’une femme est telle qu’il n’est pas étonnant que nombre d’entre elles deviennent obèses, dépressives ou acariâtres. Ce n’est pas parce qu’une mère de famille semble parfaitement heureuse qu’elle ne souffre pas intérieurement. Parfois, le niveau de vie est suffisamment élevé pour que du personnel soit embauché pour toutes les tâches domestiques et même la garde des enfants en bas âge. Mais cette situation amène souvent la femme à se sentir inutile.
Enfin, il est nécessaire de souligner que pour qu’un être humain puisse fonctionner, il faut lui laisser du temps pour méditer, pour se retrouver seul avec lui-même, libre de toute activité, pour réfléchir, penser, flâner. Trop souvent la femme active ou au foyer ne se réserve pas ce temps de méditation.

Est-ce vrai que la femme n’est pas très carriériste ?

C’est très vrai. Une femme est sensible et pas carriériste. Interrogées sur les aptitudes censées être typiquement féminines, les femmes mettent en première position le super pouvoir de faire plusieurs tâches en même temps, suivi du sens de l’organisation puis de l’intuition. En fin de liste arrivent le carriérisme et l’individualisme. Concernant les comportements dits féminins, les femmes s’estiment davantage jalouses et rivales. Elles travaillent en premier lieu pour être indépendantes financièrement. Il s’agit en effet de la première raison invoquée par les femmes actives, avant d’évoquer le fait que c’est aussi un moyen de se réaliser. Sur le même registre, la rémunération apparaît à peu près à égalité avec la qualité de vie au travail comme étant les deux ingrédients propices à faire d’un emploi un «bon job» à leurs yeux. Mais c’est aussi ces deux mêmes points qui font défaut à leurs postes actuels

Pas toujours facile de concilier vie familiale et vie professionnelle…

Il est vrai que l’horaire continu aide les femmes à mieux gérer leur temps. Par exemple, voici une réponse d’une femme active : «Quand on travaille dehors, on peut éliminer le moins essentiel de ces tâches et n’en garder que le plus essentiel, le ménage par exemple, on n’est pas obligé de le faire tous les jours. Un grand ménage pendant le week-end et des petits coups ici et là après le travail suffisent. Les courses et visites familiales peuvent se faire après le travail, les enfants peuvent manger à l’école comme les parents au travail. Alors pourquoi consacrer sa vie à des tâches qui peuvent facilement être reportées, au détriment d’un travail rémunéré ? En plus, quand les deux parents travaillent, il faut que le père aussi aide à la maison. Si la mère révise avec les enfants par exemple, pas de problème à ce que le père prépare le dîner, et non pas s’allonger devant la télé».

Faut-il séparer les deux vies?

Poursuivre ses propres intérêts, ce n’est pas seulement faire abstraction (au moins momentanément) d’autrui, c’est aussi se donner les moyens d’affirmer son autonomie créatrice. Une femme ne naît pas le jour de son mariage ou de la naissance de ses enfants, c’est une adulte qui a son histoire : l’épouse, la mère, la maman, l’amie, la femme intelligente… Si l’un de ces personnages est absent, c’est l’échec. Or, souvent pressée par un quotidien chargé, elle néglige l’une ou l’autre de ces personnes.

Finalement, y a-t-il encore des tabous à briser ?

Tout à fait ! Sur le plan sociétal, nous sommes encore dans une société machiste où l’homme n’est pas toujours prêt à s’impliquer dans le partage des tâches ménagères. C’est un débat vieux comme le monde qui n’est pas près d’être clos.
Sur le plan professionnel, on trouve qu’il existe encore des inégalités en matière de salaire, de promotion…Il suffit qu’une femme soit promue dans son entreprise pour qu’on lui colle déjà une image de femme «facile». Enfin, sur la scène politique, il y a eu des avancées, mais elle devrait être encore plus présente.