Le taylorisme pris en défaut (suite et fin)

Une situation de travail est maintenant gérée comme une séquence d’événements possibles où il faudra arbitrer au sein de multiples conflits de critères Alors que la mécanisation de la production a épuisé ses ressources au bénéfice des technologies de l’information, la pérennité d’une organisation taylorienne ne pourrait qu’être régressive.

C’est que l’information et l’automatisation des opérations de fabrication et de gestion ont jeté le trouble sur des frontières antérieurement bien établies entre des genres d’actions de travail bien séparés.

Le recouvrement tendanciel et le brassage des fonctions de fabrication, de maintenance, de gestion de production, en faisant «descendre» les mobiles économiques dans l’atelier, par ailleurs directement ouvert sur les fluctuations du marché, concentrent dans chaque situation de travail un ensemble d’exigences contradictoires auxquelles le cloisonnement taylorien lui permettait paradoxalement d’échapper. On gère maintenant une situation de travail comme une séquence d’événements possibles où il faudra arbitrer au sein de multiples conflits de critères.

Dans cette sorte de confusion potentiellement salutaire des genres, les grands projets managériaux se trouvent à la fois laïcisés, sécularisés et du coup plus exposés que jamais aux réalités du travail des hommes.

Mais, projet pour projet, en retour, le travail des hommes est moins protégé, lui aussi, des puissances impersonnelles de l’abstrait et le refoulé des mobiles financiers apparaît alors sans fard. L’effet de ce «dégrisement» doit être contrôlé. On ne se trompera guère, semble-t-il, en désignant l’ingénierie sociale contemporaine comme une tentative pour faire face à ce «décapage» historique.

«Le développement de l’entreprise passe par l’épanouissement de l’individu. Mais il faut qu’il s’épanouisse» (8), explique le PDG d’Apple-France. M. Pecqueur, président jusqu’en juin 1989 du groupe Elf-Aquitaine, notait quant à lui que le personnel doit se reconnaître dans l’image de l’entreprise, sous peine de dysfonctionnement grave et de perte d’adhésion: «L’entreprise ne doit pas s’écarter de ses principes fondamentaux : sans profit, pas de survie.

Cependant, le rôle de l’entreprise dépasse sa finalité économique de création de richesses. L’entreprise doit donner du sens, dégager des valeurs dans lesquelles ses membres puissent se reconnaître. La responsabilité centrale de ses dirigeants est de réconcilier à tout moment l’économique et le social.» (9)

Ces textes sont, sans aucun doute, le symptôme d’une relance managériale destinée à frayer un accès aux sources humaines de la productivité. Faut-il les prendre avec suffisance pour autant? Ce n’est pas mon avis. Mieux vaut peut-être saisir l’occasion de réfléchir aux difficultés que nous réserve aujourd’hui l’analyse de l’efficacité souvent anonyme du travail humain.

Que la «folie» taylorienne puisse en effet émigrer du champ de l’activité au champ de la subjectivité, c’est précisément une indication de l’impossibilité de trancher les rapports entre subjectivité et productivité. Autrement dit, une des plus sévères critiques en acte du taylorisme lui-même. A la décharge de Taylor, retenons le fait que son analyse du travail ne pouvait se mesurer qu’au système technique de son temps.

Mais mesurons aussi à quel point serait régressive la pérennité d’une organisation taylorienne alors que la mécanisation de la production a épuisé ses ressources au bénéfice des technologies de l’information. Les effets de cette métamorphose sur l’analyse du travail peuvent être mieux mesurés, selon moi, si l’on retient la distinction opérée par L.Vygotski entre «instrument technique» et «instrument psychologique».

Dans la dernière catégorie, il recense le langage mais aussi les diverses formes de comptage et de calcul, les mémoires artificielles, les cartes, les plans, «tous les signes possibles». On trouve dans cette proposition une définition anticipée de ce que J. Goody appellera plus tard les «technologies intellectuelles» qui comptent aujourd’hui au premier rang des innovations en matière d’informatisation des situations de travail.

Or, quel usage Vygotski fait il de la distinction qu’il propose ? Pour lui, il y a instrument et instrument: «L’instrument psychologique se différencie de l’instrument technique par la direction de son action.

Le premier s’adresse au psychisme et au comportement, tandis que le second, tout en constituant aussi un élément intermédiaire entre l’activité de l’homme et l’objet externe, est destiné à obtenir tel ou tel changement dans l’objet même(10)». A l’inverse, l’usage d’un instrument psychologique réalise une activité relative aux autres et à soi-même mais non directement à l’objet, même si, au second degré, c’est bien l’objet qui est visé.

Or, la médiation de ce type d’instrument «symbolique» tend à se superposer toujours plus au milieu technique proprement dit et il faut sans doute en tirer quelques conclusions pour l’élaboration d’une analyse du travail alternative à l’ingénierie taylorienne.

Celle-ci s’est focalisée sur l’analyse des modes opératoires des tâches mécanisées. C’est une «clinique» de l’action tournée vers l’objet, dirigée vers le sujet seulement au titre d’instrument. C’est une clinique sans sujet, si l’on veut bien admettre une telle errance du vocabulaire.

La diffusion des «technologies intellectuelles» dilate les tâches de communication et d’interface entre les hommes. C’est peut-être d’une clinique de l’action, orientée par l’échange entre les sujets et visant l’objet au second degré, dont l’analyse du travail a alors le plus grand besoin.

Pour s’intéresser au sens, cette clinique n’aurait-elle alors plus de vocation à cerner ce que toute activité comporte d’irréductiblement «opératoire» ? Au contraire, nous la voyons plutôt substituer à la formalisation taylorienne des opérations sur l’objet, la formalisation des opérations organisant l’échange social des sujets jusque dans ses antagonismes. Mais ce n’est pas une clinique sans objet.

Elle parie sur une commensurabilité entre subjectivité et efficacité. Simplement, il lui faut rompre alors radicalement avec toute expertise «externe» du travail humain pour s’installer délibérément dans la formation de nouveaux milieux sociaux de parole et d’action(11).

Ces nouveaux milieux auraient-ils quelque chose de commun avec l’expérience qui précéda l’émergence de la polis des Grecs, remise à l’ordre du jour par H. Arendt ? S’il en était ainsi, le travail contemporain n’aurait pas à rougir de sa contribution à une ré-articulation de la vita activa comme domaine public et universel d’exercice de l’individualité(12).

Contre l’avis d’H. Arendt elle-même, l’animal laborans n’aurait pas démérité(13). Mieux, sa longue histoire nous donnerait, si l’on suit Leroi-Gourhan, le privilège de vivre pendant les générations où l’homme se retrouve nu devant ses machines, débarrassé de «ses faux problèmes».

Le progrès technique aurait abouti finalement à nous placer devant le difficile passage à une «contemplation» généralisée(14) Au bout du compte, la vita contemplativa tirerait maintenant son sens de la vita activa : renversement de la tradition classique par où se révèlent encore une fois les puissants inattendus de toute vie sociale.

C’est pour cette raison aussi que le management moderne risque d’emprunter, avec des effets imprédictibles, les mêmes impasses que celles où s’est fourvoyé le taylorisme. Car, comme l’activité, la subjectivité aussi a ses lois. Et l’adhésion à des idéaux n’est pas le seul principe de la vie subjective.

Face à la plénitude rassurante du sujet que supposent si souvent les simplifications managériales, on peut légitimement soutenir que le «personnel» ne doit pas seulement «se reconnaître» dans l’image de l’entreprise. Il doit pouvoir aussi s’en séparer. Pouvoir se «défaire» d’une image est le ressort même de la vie mentale. La plasticité subjective est à ce prix. L’être le plus autonome est divisé, à distance de lui-même(15).

Dans la clinique du travail en milieu de parole et d’action que nous évoquons, la subjectivité n’est pas confinée dans le rôle d’un fantômé intérieur, pas plus que l’activité dans celui d’une agitation opératoire. La subjectivité, dit Ph. Malrieu, «est, entre les formes sociales, leur médiateur actif.

Elle leur est assujettie, et, en même temps, elle est le lieu où se révèlent leurs contradictions. Il lui revient de choisir entre elles, comme de rechercher les moyens de les rendre compatibles : ce n’est pas possible sans un effort pour prendre conscience des refoulements, des méconnaissances que le sujet opère pour se défendre des angoisses que suscitent ses divisions internes»(16). Peut-on mieux cerner les enjeux d’une définition de la praxis comme travail entre activité et subjectivité?
NB : Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.