Le placard, l’arme des patrons contre des cadres indésirables

Jeune, senior, brillant ou incompétent, tout le monde est susceptible d’en être victime.
Les organisations pyramidales très lourdes sont propices à  la mise au placard.
Ne jamais se taire quand on est victime parce qu’il est difficile de se remettre d’une telle expérience,
si elle dure.

Quand Hamid, 36 ans, ingénieur d’Etat en génie civil et cadre dans un établissement public, a eu la proposition d’une promotion à Oujda de la part de sa hiérarchie, il ne se doutait pas qu’il s’agissait d’une voie de garage. «Au départ, on m’avait bien présenté la proposition. Nouveau poste, nouvelles responsabilités, de nombreux avantages… En plus, je ne devais y rester que pour une période de trois ans. J’entame aujourd’hui ma sixième année ici et la direction n’entend pas me faire revenir à Casablanca. J’ai compris par la suite qu’on ne voulait plus de moi». Dans beaucoup d’entreprises, c’est l’omerta autour de ce genre de pratiques. Aucun patron n’accepterait de reconnaître que «ses placards» sont souvent occupés. Pourtant dans les entreprises, petites ou grandes, dans le privé comme dans le public, il y a ceux dont on n’a plus besoin mais qu’on ne peut renvoyer sans risquer de nuire à l’image de l’entreprise ou de débourser de grosses indemnisations. Des chargés de mission qui moisissent dans leur bureau, des cadres qui se contentent de faire la revue de presse tous les matins ou des employés dont on ne remarque même plus l’absence, il y en a dans beaucoup de sociétés. Certains s’accommodent de leur situation, faute d’alternative professionnelle, d’autres cherchent le conflit pour partir la tête haute.
Mais qui sont vraiment ces «placardisés» dont les entreprises ne veulent pas ? «A priori, il n’ y a pas de profil type contrairement à l’idée selon laquelle seuls les cadres, seniors, hauts fonctionnaires et autres membres de directoire seraient les plus concernés. Cette mise à l’écart touche tout le monde. Elle peut toucher un jeune dont l’intégration se passe mal par exemple», souligne Yasmina Chbani, DG du cabinet Dale Carnegie Maroc.
Pour sa part, Jamal Amrani, DG du cabinet Jadh, préfère plutôt parler de contextes que de personnes prédisposées au placard. «Les organisations pyramidales très lourdes qui représentent un terrain très fertile au développement des clans et des luttes d’influence. Les abus de pouvoir, les règlements de comptes et les jalousies empoisonnent l’ambiance».
Il faut dire aussi que l’évolution du monde du travail et de gestion des ressources humaines favorise le phénomène. Les fusions acquisitions, les réorganisations et autres restructurations se multiplient. Du coup, les entreprises n’ont pas les moyens pour suivre et les placards ou les anti-chambres de licenciement se remplissent. Selon M. Amrani, «cette pratique est assez courante dans le secteur public et au sein des institutions importantes du secteur privé ou semi-public. En revanche, de par son coût et son impact sur l’environnement et la relation du travail, la PME marocaine ne peut pas se permettre de recourir à cette pratique». Dès lors, certains managers ne s’en privent pas pour fuir leurs responsabilités. «Quelqu’un qui se sent harcelé moralement ou mis au placard peut craquer, puis démissionner, ce qui coûte moins cher à l’entreprise qu’un licenciement», souligne M. Amrani.
Des fois, la personne qui exerce ces pressions n’a pas forcément le pouvoir de licencier. Sa seule manière de se débarrasser d’un collaborateur indésirable est de le mettre au placard. Et les exemples ne manquent pas. Prenons la rétention d’information : on oublie souvent d’inviter la personne aux réunions; quand elle est présente, ses propos ou ses propositions sont ignorés et elle est toujours la dernière à recevoir des informations d’ordre professionnel.
Il y en a qui se retrouvent du jour au lendemain sans responsabilités, sans pour autant avoir démérité. D’autres héritent de tâches en deçà de leurs compétences. Même dans les administrations et les ministères, la pratique est répandue : on y trouve souvent des entités, du type conseil supérieur, qui deviennent des coquilles vides mais également l’endroit idéal pour «parquer» les anciens dont on ne veut plus.

Souffrir en silence est une double souffrance
Naturellement, la pression et l’isolement peuvent être beaucoup plus difficiles à vivre qu’un licenciement à cause du sentiment d’humiliation. A tel point qu’il devient difficile de tracer la frontière entre la mise au placard et le harcèlement moral. Certains évoquent même la mise au placard comme l’une des formes les plus répandues du harcèlement moral, aujourd’hui passible de poursuites en Europe.
A juste titre d’ailleurs car la mise au placard peut parfois avoir des conséquences dramatiques sur le plan humain. La sensation d’injustice est flagrante alors que la loi du silence règne souvent. L’inspection du travail est souvent le dernier recours pour les victimes, parfois proches du burn-out.
Les cas de suicide et de comportements dépressifs largement médiatisés ces dernières semaines en France donnent une idée de la gravité des conséquences de toutes les formes de harcèlement au travail.
Faut-il taire ses difficultés, en attendant des jours meilleurs ? Non, conseillent généralement les experts en matière de gestion de carrière et de ressources humaines, car souffrir en silence est une double souffrance. Il est ainsi recommandé au placardisé de parler de sa situation, d’abord à son entourage immédiat (délégués du personnel, médecin du travail -s’il en existe dans l’entreprise- avocat, DRH…).
De l’avis de Yasmina Chbani, «il faut avant tout savoir s’il s’agit d’une mise à l’écart délibérée ou d’un comportement normal sanctionnant une petite baisse de performances. Si la situation persiste et qu’elle porte préjudice au concerné, à ses activités, à ses performances et à son intégration, alors il faut envisager de changer d’entreprise». Elle conseille de ne pas laisser trop durer le bras de fer car on s’en sort affaibli. En effet, les victimes mettent souvent du temps pour se remettre de telles expériences.