Le multilinguisme est nécessaire en entreprise à  condition de dépasser les clichés sociaux

Dans l’entreprise, ce n’est pas l’origine de la langue qu’on adopte qui importe mais plutôt ce qu’elle représente comme valeur. L’utilisation de la «darija» au bureau rentre dans le champ de l’intimité, son utilisation à  tort et à  travers peut effectivement être mal interprétée.

Au Maroc, le bilinguisme (l’arabe et le français) est un acquis pour tous les cadres. Mais, de nos jours, cela ne suffit plus, pour mettre des atouts de son côté il faudra désormais parler une ou deux autres langues. La raison, les entreprises travaillent avec des partenaires du monde entier. Les cadres sont donc appelés tous les jours à faire de la prospection, négocier, rédiger des contrats, préparer des interventions dans des rencontres internationales, comprendre les manuels de procédure. Pour Mohssine Benzakour, psychosociologue et enseignant chercheur, les entreprises perdent de leur potentiel commercial à cause de leur manque de maîtrise des langues étrangères. Explications.

D’habitude, le français est la langue de travail, plus particulièrement dans le privé. Mais avec l’ouverture de l’économie qui s’est traduite par des partenariats commerciaux avec différents pays, l’anglais a fait incursion dans l’entreprise de même que l’espagnol, sans compter, bien sûr, l’arabe. Alors quelle langue adopter au travail ?

Avant de répondre à votre question, il faut préciser ce qu’est la communication du point de vue de la psychologie sociale. C’est un système complexe qui prend en compte tout ce qui se passe lorsque des individus entrent en interaction (échange réciproque d’informations). Dans une entreprise, ce n’est pas l’origine de la langue qu’on adopte qui importe mais plutôt ce qu’elle représente comme valeur. Les actions dans un espace donné ne sont qu’une métaphore théâtrale. Chaque individu serait un comédien qui joue un rôle précis conforme à l’espace dans lequel il se trouve, et conforme aux attentes des autres personnes en présence. Ce jeu permet de ne pas perdre la face et de ne pas la faire perdre aux autres. Cela permet d’éviter les malaises et les conflits. Ainsi, parler en français, en arabe, en dialectal ou en anglais rentre dans ce jeu. C’est une intersection du moi entre trois espaces : espace professionnel, espace intime et espace social.

Quels sont les critères de choix d’une langue au travail ?

Cela dépend de la tendance des entreprises à essayer d’employer la langue locale du marché si possible, ou d’utiliser sinon l’une des grandes langues mondiales comme l’anglais, l’arabe classique ou le français. Parmi les critères, il y a la sensibilité aux langues, c’est-à-dire la mesure dans laquelle les questions linguistiques sont ancrées dans les stratégies et politiques de l’entreprise et la réactivité linguistique, c’est-à-dire la volonté et la capacité de l’entreprise à s’adapter aux besoins linguistiques de ses partenaires/concurrents internationaux.
Mais pour l’employé, il est plutôt question du respect de la déontologie de l’entreprise, puisque c’est pour ses compétences linguistiques aussi qu’il a pu décrocher un travail.

Justement, l’utilisation de la «darija» est courante dans les échanges entre collègues et même lors des réunions techniques, même si les documents sont pratiquement tous rédigés en français qui reste la langue de travail, dans le privé en particulier. Comment analysez-vous cette situation ?

La darija est notre langue maternelle, ce qui signifie que son utilisation rentre dans le champ de l’intimité. Si on l’emploie à tort et à travers, cela peut effectivement être mal interprété, car il y a derrière chaque phrase une infinité de situations qui vont au-delà des mots, contextuelles, implicites, puisées dans la culture d’un pays, d’une région, dans les non-dits linguistiques/culturels, etc.

Pourtant, il semble que c’est plus simple et plus facile pour se faire comprendre. Le multilinguisme ne va-t-il pas devenir une contrainte pour certains ?

C’est plutôt le contraire. Les obstacles aux échanges commerciaux posés par des compétences linguistiques et des connaissances culturelles insuffisantes sont les vraies contraintes, surtout à l’ère de la mondialisation. Il est donc concevable que les compétences linguistiques, associées à une familiarisation avec le monde des affaires, soient très demandées sur le marché de l’emploi (au désavantage des employés «monoglottes»).

Quels avantages peut-on avoir en parlant plusieurs langues ?

Toutes les langues que connaît un individu, qu’elles aient été apprises dans le cadre scolaire ou en dehors de celui-ci, ont un rôle essentiel à jouer dans la valorisation de ses compétences. Donc, parler plusieurs langues peut être un atout, si toutefois il permet de mettre en valeur les compétences de la personne dans le travail. Et nous les Marocains nous sommes plus ouverts à d’autres cultures grâce effectivement à notre multilinguisme.

Y a-t-il des entreprises qui exigent de parler une seule langue au bureau ?

Selon des enquêtes menées auprès des entreprises marocaines, on note les fortes pertes commerciales que subissent pareilles entreprises, faute de disposer de compétences linguistiques suffisantes.
Elles doivent donc être toutes conscientes qu’il faut adopter une stratégie de communication multilingue (dont l’adaptation des sites web, puisque plusieurs entreprises de différents pays proposent des sites dans d’autres langues que la leur, en anglais pour la majorité).