Le mensonge : condamnable, certes, mais très répandu en entreprise

Obtenir un avantage, se protéger, manipuler, cacher des faits graves…, les circonstances propices au mensonge sont légion. Une communication interne et externe défaillante crée un environnement propice aux pratiques condamnables.

Ne jamais mentir, ne jamais voler, ne jamais dire du mal de ses prochains dans leur dos. Très jeunes, ces conseils nous ont toujours été  ressassés par les parents. Si l’on peut se garder de commettre l’un des deux derniers manquements aux règles de la vie communautaire, il en est autrement pour le mensonge. Comme le souligne le sociologue Ahmed Al Motamassik, «le mensonge fait partie de notre quotidien». Aucun groupe humain n’y échappe ; l’entreprise, émanation de la société, a fortiori. Nombre d’experts en management sont intraitables sur le sujet. Ils considèrent que tout le monde ment : les dirigeants, tout comme les collaborateurs, alors que le respect et la transparence sont érigés par presque toutes les entreprises en valeurs cardinales. Dire le contraire n’est autre que du mensonge, une transgression qui a plusieurs sens.
Selon M. Al Motamassik, «le mensonge peut être une transformation et une altération de la réalité. On donne une information qui peut être partielle, qui n’existe pas ou ne pas la transmettre carrément». On peut dire aussi que c’est l’énoncé volontaire d’un fait contraire aux faits ou à une situation donnée. Il peut aussi s’agir de la dissimulation de la vérité. Dans ce cas, on parle de mensonge par omission pour cacher une situation inacceptable, pour les autres et pour soi-même. Le mensonge peut aussi être défini comme une forme de manipulation qui consiste à faire faire, ou à faire croire, à quelqu’un ce qu’il n’aurait pas fait ou cru, s’il avait tous les bons éléments à sa disposition. Dans le mensonge, il y a l’intention de tromper en toute connaissance de cause. A ce niveau, il est peut-être différent de la contrevérité qui consiste en la diffusion d’informations inexactes, sans que l’émetteur ne soit animé par une intention de pervertir la réalité. En somme, le contenu est faux, mais l’auteur ne le sait pas.
Pourquoi mentir, alors que la morale le réprime ? Il s’agit en général d’un système de défense que l’on utilise dans différents contextes.

On ment pour obtenir un avantage ou se valoriser.

On l’illustre souvent par un adage qui dit que «la fin justifie les moyens». Pour vendre un produit, les entreprises usent souvent d’informations jamais prouvées, ou difficilement mesurables, dans leurs messages publicitaires. Un commercial est souvent tenté d’enjoliver la qualité de ses produits ou services. A l’instar de Mohamed El Meslouti, consultant RH, nombreux sont les recruteurs qui vous parleront à satiété des CV bidonnés qu’ils reçoivent à longueur de journée.

On ment pour faire plaisir.

Qu’y a-t-il de plus éreintant que de vivre dans un groupe miné par les conflits. Pour garder de bonnes relations, on caresse tout le monde dans le sens du poil, ou l’on tait tous les problèmes en mesure de créer des vagues. On dit souvent que pour préserver l’harmonie, toute vérité n’est pas bonne à dire. Dans ce cas de figure, la finalité peut aussi être la recherche d’une sinécure.
On ment pour préserver son image.

Il arrive souvent qu’une personne, manager ou simple employé, cache une faute, une erreur, un acte délictueux ou immoral pour éviter d’être discrédité, d’être sanctionné ou de perdre son honneur. Un tel comportement cache un manque de courage évident.

On ment pour éviter la débandade.

Le dernier accident nucléaire intervenu au Japon est une parfaite illustration de cette attitude. Dès le début, tant le gouvernement nippon que les dirigeants de la Tepco, compagnie gestionnaire de la centrale nucléaire, ont multiplié les discours rassurants, tout en connaissant parfaitement les risques qu’ils font courir à la population. Pour le moment, seul le patron de la société a fait les frais d’une gestion désastreuse de la communication : il devra quitter ses fonctions fin juin, juste après l’assemblée générale. Ce cas n’est pas isolé. Il est fréquent que les politiques et les décideurs fassent usage, de manière démesurée, de l’art de la rhétorique pour calmer les esprits dans une situation difficile.
Autre exemple, ceux qui ont l’habitude d’approcher les patrons d’entreprises vous le diront ; quand les comptes sont mauvais, tous les subterfuges sont utilisés pour faire croire le contraire. Certains invoqueront un changement de méthode comptable pour expliquer une baisse des résultats, d’autres invoquent la notion de «périmètre de comparaison» dès qu’il s’agit d’évoquer le présent et le passé ou se limitent à communiquer des évolutions sans aucune référence aux chiffres réels. Parfois, des questions sont simplement ignorées selon le principe qu’«un œil qui ne voit pas est un œil qui ne souffre pas» .
Autre exemple, on voit rarement un patron annoncer une fusion, ou une cession d’entreprise, certaine, mais dont les termes sont en négociation. On aura beau le lui faire savoir, il répondra, la main sur le cœur, qu’il n’en est rien.  

On ment pour gagner du temps.

C’est un cas fréquent dans le monde de l’entreprise. Un dossier est en retard, on assure au patron qu’il ne reste plus que les corrections ou qu’à vérifier un chiffre. A un client qui exige une livraison dans les délais, on rétorquera qu’une machine est défectueuse. Pour éviter de répondre à une demande pressante d’augmentation des salaires, un manager dira toujours que l’étude de la requête est en cours.

On ment pour garder le pouvoir.

On le sait, qui détient l’information détient le pouvoir. Nombre de personnes refusent de communiquer toutes données ou faits en mesure de conforter la position d’un potentiel rival.
Les cas de figure sont très variés et sont possibles dans tous les pans de la société. Mais si l’on se limite au monde de l’entreprise, on s’aperçoit qu’on est beaucoup plus tenté de pervertir la réalité dans certains que dans d’autres. Selon Ahmed Al Motamassik, «le management directif favorise le mensonge». En effet, le patron peut mentir sachant que personne ne le démentira et les collaborateurs peuvent en faire autant pour éviter les réprimandes.
Quel que soit l’auteur, il est très risqué d’adopter une telle posture. Pour Mohcine Ayouche, DG du cabinet BMH Coach, il s’agit d’une solution de court terme. «Crise de confiance, démotivation, méfiance des partenaires, perte de clientèle, perte des meilleurs éléments mais aussi perte de crédibilité» sont parmi les conséquences directes, souligne-t-il. «Lorsque le mensonge empoisonne les rapports hiérarchiques ou devient un mode de gouvernement d’entreprise, les conséquences peuvent être plus graves. L’information ne devient plus fiable et cela peut aller jusqu’à la dégradation du climat social», ajoute le sociologue, pour qui le mensonge coûte du temps et de l’argent compte tenu des conséquences sur les performances de l’entreprise. A en croire ces  deux experts, il n’y a pas des vérités à passer sous silence. Mohcine Ayouche conseille qu’il faut faire preuve d’assertivité, c’est-à-dire s’employer à exprimer sa personnalité ou son point de vue, sans susciter l’hostilité de ses interlocuteurs ou de son environnement. Cela au niveau individuel. Quant à l’entreprise, elle doit travailler sa communication interne et externe afin d’éviter de créer un environnement propice à la propagation des comportements répréhensibles.