«Le Maroc connaît un développement social et économique qui incite à la mobilité sociale»

L’accès à la scolarisation, aux études supérieures et, au final, à un emploi décent est de plus en plus difficile. Les jeunes ont du mal à croire à l’égalité des chances. La réussite des parcours académique
et professionnel est tributaire du milieu social et familial et de l’expérience individuelle.

Jamal Amrani DG du cabinet Jadh
Jamal Amrani
DG du cabinet Jadh

Pour Jamal Amrani, ancien DRH dans de grands groupes nationaux et internationaux et actuel DG du cabinet Jadh, les écarts entre la classe précaire et la classe aisée continuent à se creuser et rendent très difficiles tout effort et toute espérance de pouvoir accéder à des conditions de vie convenables. Il reconnaît tout de même que le développement économique permet, dans une certaine mesure, à des personnes issues de milieux défavorisés d’avoir aussi leur chance à travers l’insertion et le développement. Eclairage.

La discrimination est souvent le premier mot qui vient à l’esprit quand on parle d’égalité des chances en matière d’emploi, d’ascension… Peut-on dire que l’ascenseur social est en panne au Maroc?

Je ne pense pas qu’il soit réellement en panne. Cela dépend de notre perception de la notion de discrimination et de l’égalité des chances. Certes, l’accès à la scolarisation, aux études supérieures et, au final, à un emploi décent est de plus en plus difficile. Pour avoir une chance d’y accéder, il faut au moins faire partie de cette classe moyenne qui a du mal à émerger et prendre place dans notre économie. En effet, les écarts entre la classe précaire et la classe aisée continuent à se creuser. Cependant, on peut reconnaître que le développement économique permet, dans une certaine mesure, à des personnes issues des classes défavorisées d’avoir aussi leur chance à travers l’insertion et le développement professionnel et d’accéder, par exemple, à des emplois de cadres. Un fait qui était difficilement observable il y a encore une vingtaine d’années. Je reste convaincu que la notion d’ascenseur social est étroitement liée au modèle éducatif et aux valeurs transmises. Un jeune qui a des convictions claires et précises, qui s’engage fermement dans ce qu’il entreprend, qui est intègre…, a toutes les chances d’avancer, de progresser.

Qu’en est-il du recrutement ?

En matière de recrutement, nombreux sont nos clients qui souhaitent que le processus d’évaluation et de sélection des candidats se focalise davantage sur ces valeurs. Certes, les compétences sont également sollicitées, mais elles passent en second plan, car l’entreprise dispose souvent des moyens pour y remédier en cas d’insuffisance.

Pensez-vous que les jeunes ont du mal à croire qu’ils peuvent réussir dans leur vie professionnelle ?

Il est vrai que dans une conjoncture économique aussi difficile et génératrice d’opportunités particulières et spécifiques, les jeunes ont du mal à croire à l’égalité des chances. Une discrimination est également facilement observable entre un jeune d’origine citadine et un jeune issu du milieu rural. Même si ce dernier opte pour la mobilité géographique, il n’accède très souvent qu’à des emplois précaires et informels. D’une manière générale, un jeune habitant la ville a plus de chance que celui de nos villages.

Malgré tout, ils doivent s’accrocher…

Tout à fait ! Mais quand bien même l’insertion et l’accès à l’emploi seraient possibles pour des jeunes qui ne lâchent pas prise et qui continuent à croire à leur chance au Maroc, les parcours professionnels restent encore très rigides. Oser changer d’emploi, de métier et d’orientation professionnelle est encore très rare et difficilement concevable pour la grande majorité. Le jeune croit toujours, comme ses parents, à l’intérêt de la stabilité de l’emploi quand bien même celle-ci sous-entend très souvent une stagnation des qualifications et des conditions de vie.

L’entreprise n’a-t-elle pas un rôle à jouer dans la promotion de l’égalité des chances ?

Une entreprise qui investit dans la formation continue, par exemple, génère beaucoup d’intérêt auprès des jeunes et peut, de ce fait, devenir très attractive sur le marché de l’emploi. Le personnel s’ouvre plus facilement à des projets de développement professionnel en termes de perfectionnement, de mobilité et de reconversion professionnels. Sa croyance en ses chances de progresser et de faire la différence devient possible et se transforme très souvent en motivation et en mobilisation de tous les efforts. Globalement, le Maroc connaît un développement social et économique qui, à mon sens, incite à la mobilité sociale. Cette mobilité est étroitement liée à l’évolution de l’économie et de l’enseignement.

Il reste, comme je l’ai déjà souligné, que la réussite des parcours académique et professionnel est tributaire du milieu social et familial et de l’expérience individuelle. Ces composantes restent donc majeures pour la promotion sociale et influent de manière significative sur l’égalité des chances.

Vous avez exercé dans un secteur (le tourisme) où la mobilité sociale est palpable. Est-ce le cas dans d’autres secteurs ?

Je citerais à titre d’exemple le secteur de la distribution. En effet, ce secteur en plein développement dans le pays est non seulement créateur d’emplois, mais devient aussi très attractif, pour les jeunes en particulier. En effet, comme il n’y a pratiquement pas ou peu de formation de base dans le dispositif de l’enseignement technique et de la formation professionnelle dans les métiers de la distribution, l’accès à ce secteur est ouvert à des profils académiques et professionnels très diversifiés. Et comme il est difficile de trouver un personnel qualifié sur le marché de l’emploi, le plus souvent, les enseignes procèdent par promotion interne. Le problème est que certains établissements ouvrent jusqu’à une dizaine de nouveaux magasins par an et pour pourvoir aux besoins en encadrement, ils accélèrent les promotions internes au détriment bien souvent d’une préparation suffisante à l’élargissement des responsabilités et des missions. Les opportunités qu’offre ce secteur contribuent néanmoins à l’évolution professionnelle et à la promotion sociale.