L’amitié au travail : Avis de David Vincent, Consultant en santé organisationnelle

« L’employeur ne peut que se réjouir si l’amitié engendre un rendement positif »

L’amitié au bureau peut parfois améliorer l’efficacité du travail. Mais, elle est plus compliquée que l’on ne pense surtout lorsqu’on y ajoute un rapport hiérarchique. Les conséquences peuvent être fâcheuses, si les relations ne sont pas bien gérées. Explications avec David Vincent, consultant spécialisé en santé organisationnelle.

Comment analysez vous l’amitié au travail ?

Comme il y a toujours deux côtés à une médaille, elle peut être bien perçue ou non. Cela dépend des entreprises, des personnes, de leurs valeurs, du contexte et plus largement de la culture. Tout comme je l’ai écrit dans un article intitulé «Amour, couple et entreprise font-ils bon ménage ?»(*), on voit que les entreprises peuvent adopter des pratiques tout à fait contradictoires allant de l’interdiction complète des relations amoureuses jusqu’à leur encouragement.
Prenons par exemple Samsung pour qui vie personnelle et vie professionnelle sont intimement liées. Toutes leurs pratiques encouragent l’amitié voire l’esprit de famille au travail. Les employés partagent le boulot et les loisirs.
Dans le contexte nord-américain, la tendance est de départager la vie personnelle de la vie professionnelle. Une amitié très forte entre deux collègues pourrait entraîner une méfiance chez les autres membres de l’équipe, et encore plus s’il s’agit d’un patron et d’un employé. Les gens se questionneront sur le niveau d’objectivité dont l’un et l’autre feront preuve dans l’exercice de leur fonction.
 
Jusqu’à quel point peut  aller l’amitié ?

Je dirais que l’amitié au travail fait partie de toutes les organisations et témoigne des liens créés entre les membres d’une équipe et d’une entreprise. Un employeur ne peut que se réjouir si cette amitié engendre un rendement positif et un bon climat de travail. Dans le cas où les liens d’amitié engendrent «des clans», cela devient plus complexe à gérer. Si l’on utilise des liens d’amitié pour créer des rapports de force entre les personnes ou encore entre les services, les responsables devront intervenir pour rétablir le climat de travail. Cette amitié ne doit pas devenir un obstacle à l’atteinte des objectifs organisationnels.

Quelles sont les dérives qui peuvent exister à cet effet ? Avez-vous des exemples ou des anecdotes à ce sujet?

Les dérives et la tentation sont grandes lorsqu’il s’agit d’influencer des processus d’embauche ou de promotion. Par exemple, un superviseur sera plus tolérant face à un rendement moindre d’un employé avec lequel il partage des loisirs, sports, cinéma ou autre ; un collègue de travail fermera les yeux sur les absences répétées de son collègue lui occasionnant une surcharge de travail.

Amitié et hiérarchie : comment gérer cette relation?

Le message doit être clair, à savoir que les deux personnes doivent faire preuve d’une attitude professionnelle dans l’accomplissement de leurs tâches respectives. Les objectifs du supérieur et du collaborateur étant précisés, ceux-ci veilleront à s’assurer que leur amitié ne nuira pas au travail d’équipe, mais au contraire que cette amitié communiquera des valeurs d’équité de collaboration au sein de l’entreprise.

Quel rôle peut jouer le manager au sein de son équipe pour éviter les dérapages ?

Le manager doit veiller au bon climat de travail, en s’assurant que le traitement des uns et des autres est équitable. Il donnera l’exemple en commençant par lui-même. Il évitera d’accorder des faveurs ou des privilèges à des personnes avec qui il aurait une amitié confirmée. Il joue un rôle de leader en instaurant une saine communication entre les individus et entre le personnel et lui-même. Les personnes pourront facilement échanger avec lui lorsqu’elles perçoivent qu’une amitié nuit au bon fonctionnement de l’équipe. Il est beaucoup plus facile de gérer les critiques, les commentaires ou les craintes lorsque nous sommes ouverts et prêts à les accueillir. Dans le cas contraire, les gens se renferment dans leur idée qu’elle soit confirmée ou infirmée, et finiront par mettre de côté l’esprit d’équipe. Après une période de silence, certaines situations deviendront des conflits ouverts qui seront plus compliqués à résoudre.
Bref, l’amitié au travail fait partie de la vie. Elle peut être un facteur d’attraction et de rétention des employés. Lorsqu’elle est bien gérée, elle devient une source de motivation et de réussite pour une équipe.

(*) Infolettre CCRHRE, 2013.