L’affectivité gère 90% de notre vie sociale et professionnelle

L’affectivité dans le milieu
du travail se construit sur la base des affinités qui se font jour.
Elle permet l’exercice de la solidarité, du partage, de la séduction, de l’attirance
mais aussi du rejet.
Quand elle est trop forte, elle complique les relations de travail.

ahmed al motamassik Sociologue d’entreprise
«Gérer l’affectivité dans les relations de travail ne doit pas aboutir à  transformer les individus en robots uniquement préoccupés par les résultats».

Des liens affectifs, on en a toujours, que ce soit dans notre vie privée ou professionnelle. En entreprise, l’affectivité est importante pour la cohésion d’un groupe, même si elle est souvent mal exprimée ou mal appréhendée. Toutefois, quand elle est trop forte, elle affecte et complique les relations de travail. Elle peut aussi créer des liens de dépendance. Entretien avec Ahmed Al Motamassik, sociologue d’entreprise.

La Vie éco : L’affectivité a- t-elle une place dans le monde du travail?
Ahmed Al Motamassik : De manière générale, on a longtemps considéré que l’entreprise doit être régie par un management focalisé principalement sur les objectifs et la performance, délaissant ainsi le côté relationnel. Par conséquent, on ne prend pas en compte les sentiments et les émotions de la personne, le climat social, l’ambiance de travail et le plaisir de collaborer. Cette volonté de contourner l’affect est-elle vraiment suivie d’effet ? Non ! Car, dans toute entreprise, on retrouve ce qu’on peut appeler l’organisation informelle. C’est-à -dire des règles, des habitudes de travail, qui ne sont pas forcément régies par un règlement affiché et contraignant. Il est certain aussi que, dans une relation de travail, les individus construisent un vécu relationnel qui peut être essentiellement basé sur la dimension affective. J’entends par là  qu’une relation purement professionnelle n’existe pas dans la mesure o๠toute transaction professionnelle génère une transaction sentimentale et émotionnelle. On peut alors dire que les affinités sont les premières bases de l’affectivité dans le milieu du travail. On retrouve des personnes qui partagent les mêmes valeurs sociales ou professionnelles, les mêmes références… Il faut aussi souligner que l’affectivité relève d’une logique irrationnelle. Elle gère 90% de notre vie sociale et professionnelle. Elle relève d’une dynamique inconsciente et rend une personne imprévisible et souvent réactive.

Comment agit-elle dans le travail en équipe ?
Elle peut devenir importante quand elle crée la synergie et la cohésion. Dans toutes les relations humaines prévalent les notions de solidarité, de partage, de séduction, d’attirance mais aussi de rejet. Mais ces affinités deviennent un obstacle quand elles se transforment en moyen de manipulation ou de chantage affectif pour obtenir un travail supplémentaire de son collaborateur ou une faveur de son supérieur hiérarchique. Le refus d’accéder à  une telle demande peut être vécu dramatiquement et génère une grande frustration qui a des conséquences sur le travail et le climat social de l’entreprise. Souvent, on entend, dans les situations de conflit, les répliques suivantes : «Pourtant je croyais qu’il était mon ami»; «Ne t’en fais pas, c’est mon ami, il ne me refuse rien». Je crois que ce genre de situation est fréquent dans les entreprises qui ont un management trop directif ainsi qu’un système d’information défaillant et opaque. Par ailleurs, ce style de management encourage l’informel organisationnel et le système d’échange basé sur le sentiment et l’antipathie ou la sympathie que l’on éprouve pour la personne. La meilleure façon d’éviter cela est d’avoir une organisation transparente, équitable, avec des règles du jeu claires et consensuelles.

O๠commence et o๠finit l’affectif ?
La frontière est floue. Il faut savoir que toute organisation fragilise les rapports humains parce qu’elle est perçue comme une imposition violente matériellement et symboliquement. On est constamment confronté à  des exigences de toute part : management, clients, fournisseurs, procédures de travail et même vie privée. Par conséquent, on subit cette organisation et on la voit comme une entrave à  notre liberté. De ce fait, on compense cette fragilité par l’accent qu’on met sur l’affectif. Les individus optent pour cela en vue d’avoir une sécurité que le système leur a fait perdre.
Ceci dit, une affectivité trop forte complique les relations de travail ; elle crée des liens de dépendance. On a toujours peur de décevoir, de dire non… Elle génère un sentiment de culpabilité, des conflits internes et affecte même les relations professionnelles au sein de l’entreprise. Dans ce sens, il n’est plus possible d’appliquer le système d’évaluation ni de responsabiliser les collaborateurs. On finit par créer des situations de dépendance régies par les polarisations affectives qui réduisent le sens de l’initiative et l’autonomie du collaborateur.

Que se passe-t-il en cas de rupture ? Quel est l’impact sur les relations de travail ?
Une rupture est vécue dans la souffrance et parfois dans l’agressivité, la dépression… Les gens n’arrivent plus à  raisonner correctement. La personne se dit : «Si on m’a fait ça c’est que je ne suis pas aimé». La rupture est d’autant plus difficile que la relation est fusionnelle entre deux individus. Ce genre de relation peut perturber l’ambiance. Ainsi, il n’est pas rare de voir des personnes changer d’entreprise à  cause d’une relation perdue. La question se pose surtout pour le subordonné ami. C’est pourquoi il faut dissocier le côté affectif des contraintes professionnelles en promouvant la négociation et l’argumentation.

Comment procéder ?
Il est certain que nous ne pouvons pas supprimer l’affectif dans nos relations de travail car nous ne pouvons travailler dans un milieu déshumanisé. Gérer l’affectivité dans les relations de travail ne doit pas aboutir à  transformer les individus en robots uniquement préoccupés par les résultats. Un manager doit savoir utiliser son intelligence émotionnelle. Cela doit notamment l’inciter à  juger autrui avec objectivité en luttant contre la tendance à  préférer ceux qui pensent comme lui, le séduisent ou le manipulent.
Bien évidemment, des règles claires et affichées sont importantes. C’est pourquoi on utilise de plus en plus de méthodes modernes comme les réunions d’expression, les échanges d’expériences, la mise en place des chartes de valeurs pour le renforcement des liens entre collègues et la cohésion des équipes.

On ne peut quand même pas garder la distance avec tout le monde…
Oui, mais on ne peut pas non plus avoir des affinités avec tout le monde. C’est important de sentir avec qui on peut se permettre des familiarités et avec qui on peut être professionnel et cordial. En restant à  la juste place, on communique mieux. Des relations affectives ? oui mais dans l’équilibre et le respect mutuel.